La complainte des vieux bananiers


Prendre soin de ce qui nourrit, n’est-ce pas la moindre des choses? L’amour, l’attention pour les plantes, pour les légumes du jardin font plus grand bien que l’art savant et l’acharnement à l’ouvrage. Tout est vivant, disait l’ancêtre, la sève, les feuilles, la fleur, tout est sensible et nous entend, même si parfois l’affection ne va pas sans quelque rudesse. Ainsi jadis il arrivait qu’on menace l’arbre, au verger, de redoutables représailles s’il ne donnait pas de bons fruits. “Mon fils, je t’ai bien élevé, disait l’homme au fût du pommier. Si tu ne fais pas ce qu’il faut pour emplir nos paniers de pommes, je te réduis en petit bois”. “Allons, lui répondait la femme, sois bon, il fera de son mieux”. Le pommier tremblait-il ? Sans doute. Les arbres entendaient autrefois tant les mots d’amour des humains que leurs colères et leurs menaces. Ils connaissaient la joie, la peine, la peur, le désespoir aussi.Ainsi on raconte qu’un jour les habitants de Mavata décidèrent d’abandonner les bananiers de leurs grand’pères. Ils donnaient pourtant de beaux fruits, mais la jeunesse, pensaient-ils, était l’avenir des bananes. Ils plantèrent donc çà et là une troupe d’arbres nouveaux. Ils leur donnèrent leurs mots doux, leur bonne terre, leurs caresses, comme l’on fait aux nourrissons. Les vieux bananiers de famille ? Plus le temps de s’occuper d’eux. On les laissa se racornir, sans souci de leurs rhumatismes.

Or un jour comme un homme au champ, pressentant une pluie prochaine, cherchait comment mettre à l’abri les jeunes plants de son domaine, il entendit des voix gémir :
– Ahi, papa, tu nous oublies ! L’averse vient, elle va blesser nos fruits verts sur nos vieilles branches. Ne t’avons-nous pas bien servi ? Pourquoi nous laisses-tu souffrir ?
“ Qui se plaint ainsi ? ” se dit l’homme. Il leva le front, écouta. “Bah, sans doute un enfant perdu qui pleurniche à chercher son père ”. Il se remit à son travail. Les vieux bananiers s’agitèrent. A nouveau la plainte revint.
– Ahi, papa, voici le vent, le ventre des nuages s’ouvre, pitié pour ceux qui t’ont nourri quand tu tendais ta main menue à nos feuillages bienveillants !
L’homme à nouveau se redressa, plissa les yeux, pensa : “ Etrange, je connais cette vieille voix ”.
– Ahi papa, couvre nos fruits, habille-les de feuilles larges, que l’eau ne les abîme pas !
L’homme s’émut, vint aux ancêtres qui frémissaient sous le ciel bas.
– Est-ce vous, mes vieux bananiers, que j’entends se plaindre de moi ?
– Hélas, lui dirent les feuillages, qu’as-tu fait de ton coeur aimant ?
L’homme tomba le front dans l’herbe, demanda aux arbres pardon, s’en fut couper des feuilles lisses, en vêtit les grappes de fruits. Le conte dit qu’on fait ainsi depuis ce jour inoublié pour aider les bananes vertes à mûrir sans souci majeur.

Certes, on évoque plaisamment ce temps où les plantes parlaient. On croit à des fables naïves. Qui sait ? Peut-être en nos pays se plaignent-elles amèrement de nos distractions assassines. Nous ne savons pas qu’elles nous parlent. Elles crient. Sans doute ignorent-elles que nous sommes devenus sourds. « 

 
Henri Gougaud