le processus d’individuation : Jung et l’alchimie

LE PROCESSUS D’INDIVIDUATION DANS LES ÉTAPES DE L’ŒUVRE ALCHIMIQUE

L’homme éprouve un sentiment d’incomplétude, de nostalgie d’une origine, d’une Totalité vers laquelle il tend de tout son être, et à travers de multiples transformations, tout au long de son existence. Le moi, qui permet une prise de conscience de sa réalité psychique en se séparant de son lien d’origine (inconscient), doit progressivement s’ouvrir pour intégrer, par des étapes successives, les contenus de l’inconscient en élargissant le siège de la conscience.

 Ce processus est nommé par Jung INDIVIDUATION (de in-divis, celui qui n’est pas divisé, celui qui est en processus de re-conjonction des opposés séparés.) Dans ce périple, le voyageur doit d’abord rencontrer son ombre, et apprendre à vivre avec cet aspect de lui-même qui est souvent terrifiant : il n’y a pas de totalité sans reconnaissance des opposés. Il rencontre aussi les archétypes de l’inconscient collectif et affronte le risque de succomber à leur étrange fascination. S’il n’est ni terrifié, ni fasciné, il finit par trouver « le trésor difficile à atteindre », le corps de diamant, la Fleur d’or, ou tout autre nom ou forme choisis pour désigner l’archétype de la totalité, le Soi.

Dans cette dialectique du Moi et de l’inconscient, la réconciliation des contraires est le principe qui va gouverner chacune des étapes du processus. Les 4 étapes du processus d’individuation sont marquées par la rencontre du Moi avec 4 grands archétypes :

L’OMBRE

L’ARCHETYPE SEXUEL (Anima – Animus)

L’ARCHETYPE LUMIERE

LE SOI

La tradition alchimique s’appuie sur une conception tripartite de l’homme : Esprit/Ame/ Corps 

 

Chez celui qui commence le processus alchimique, tout est encore en potentialité et mélangé dans ce que les Alchimistes appellent la Materia Prima, image symbolique de l’inconscient.

 

A ce stade, le Moi est davantage un masque (persona) qu’une identité profonde, car il s’est forgé en fonction de critères familiaux et sociaux (nom prénom, profession, etc…) qui lui sont transmis de l’extérieur et qu’il n’a pas relié à son identité profonde. C’est dans cet état que nous sommes le plus « mortel » et corruptible car nous nous identifions à un masque éphémère et périssable et nous ignorons pratiquement tout de nos potentialités.

LES QUATRES PHASES DE L’ŒUVRE ALCHIMIQUE

 

1.  l’œuvre au Noir – Pénétration par l’inconscient

Pour commencer le processus, il faut être capable de se dire : « Je ne suis pas celui que je croyais être jusqu’à maintenant : je ne suis ni mes projets, ni l’image que les autres et moi-même ont de moi, je suis un inconnu et je me cherche. » La première phase de l’œuvre consiste donc à prendre conscience de sa propre confusion intérieure en confrontant le Moi à ce qu’il a rejeté dans l’inconscient personnel : son ombre.

L’ombre réside dans l’inconscient personnel. Elle est comme projetée par la persona qui nous permet de « briller » en société. Elle contient  les désirs – pulsions qui n’ont pas pu s’adapter au monde. Cette contrepartie du moi conscient a une tendance naturelle à se projeter sur les autres. Le Moi ne supporte en général pas cette image que les autres nous renvoient de nous-même. Il refuse de voir que cette ombre est son alter-ego, un peu comme Mr Hyde est l’alter ego du docteur Jekyll…

Se confronter à son ombre engendre d’abord une phase de confusion, de dissolution, de « putréfaction psychique », dont la couleur symbolique est le Noir. Elle est synonyme de crise dont la signification première est « changement». Le processus de la nigredo est difficile et peut conduire à la dépression, voire à la mélancolie. Mais la descente dans les profondeurs de nos difficultés donne accès à leur racine. De ce contact peut émerger la graine d’une vie renouvelée.

 

2.  L’Œuvre au Blanc – Une conscience de Soi accrue

La rencontre assumée avec l’ombre doit nous conduire à l’assimiler, sans la juger, donc à intégrer ce qui paraît comme négatif en soi mais qui l’est en réalité tant qu’il n’a pas pu prendre place et sens dans notre champ de conscience.

Intégrer l’ombre requiert une grande force morale et l’abandon de ses préjugés. C’est la phase où l’on fait un travail de différenciation et de purification : On lave. Cela correspond à la formation du caractère qui a pour but de canaliser les pulsions instinctives et de sortir des opinions toutes faites.

À la fin de cette étape, l’individu a beaucoup changé : il devient plus compréhensif, plus fraternel. Il s’approfondit s’il était superficiel et devient plus impartial s’il était partisan. Son Moi s’est déplacé vers une position où le bien et le mal sont relativisés, et où le grave défaut de l’autre est vécu comme un défaut personnel. 

L’âme commence à jouer son rôle de conduite du corps. De nouvelles priorités se font jour. Le sens de l’existence n’est plus conditionné par les exigences de la société du paraître et l’âme commence à graviter autour d’un nouveau centre qui reste encore à ce stade extérieur à la personne : le Soi ou Esprit s’exprime à travers des archétypes qui sont encore projetés sur des personnes physiques et qui servent de référence.

L’œuvre au blanc est la conséquence naturelle de l’œuvre au noir. C’est une phase d’accroissement de la conscience de soi par retrait des projections. Une phase d’intériorisation permettant un accroissement du discernement et une accélération des prises de conscience à partir des matériaux qui ont submergé la conscience dans la phase précédente. L’œuvre au blanc permet l’éclairage de l’ombre de toutes les couleurs des sentiments. Jusqu’à l’obtention de la couleur blanche dans la clarté d’une illumination intérieure. Mais il convient de prendre garde de ne pas se laisser happer par l’exaltation de la découverte que permet l’éclairage de l’ombre. D’une part c’est une étape où le risque apparaît de se disperser dans la multitude des possibilités d’expérimentations qui apparaissent, alors que c’est une unification qui est recherchée. D’autre part ce n’est qu’un début d’éveil à Soi, et non l’accomplissement final.

 

3. L’Œuvre au Jaune – Lâcher l’identification au Soi

Dans le processus d’individuation décrit par Jung, les messagers du Soi sont toujours représentés par la polarité complémentaire à la personne. Ces messagers exercent une fascination dont il faut prendre conscience pour élever progressivement l’amour, qui est le moteur fondamental de la quête, du plan biologique au plan spirituel.

Dans l’inconscient de l’homme et de la femme réside une image collective de la polarité opposée : l’anima pour l’homme et l’animus pour la femme. Ces deux figures désignent ce qui manque au moi pour se vivre comme partie consciente d’une totalité englobante qui est le Soi.

C’est après avoir assimilé l’ombre que les images de l’anima / animus acquièrent leur plus grande intensité. Le moi, évitant la grande perte d’énergie liée à la répression des pulsions négatives ou inhabituelles de l’ombre, acquiert plus de force et peut alors se confronter au collectif.

Jung a ainsi observé une évolution des images-symbole qui figurent ces deux archétypes, selon quatre degrés par lesquels le sexe perd son pouvoir de fascination au profit d’aspirations artistiques, intellectuelles ou spirituelles. C’est la même énergie qui se transforme.

 

Ainsi, la figure féminine de l’anima peut être :

Ø    La femme primitive : l’image, fortement sexualisée, représente les relations purement instinctives et biologiques.

Ø    La femme romantique : l’érotisme s’étend à toute l’image féminine, l’image est chargée esthétiquement, caresses et contemplation sont préférées aux enlacements orgasmiques.

Ø    La femme vénérée : la sexualité est exclue, l’érotisme est sublimé jusqu’à la dévotion.

Ø    Sapientia, la sagesse de l’éternel féminin (Déesse de la sagesse, Athéna).

(Au Moyen-Age, la Dame que le chevalier s’engageait à servir et pour laquelle il accomplissait des exploits héroïques était naturellement une personnification de l’anima.)

 

De même, la figure masculine de l’animus peut être :

Ø    L’homme sauvage : L’image est fortement sexualisée, personnification du pouvoir physique.

Ø    L’homme romantique, l’aventurier : la sexualité diminue et laisse la place à l’admiration devant la sensibilité ou la prouesse.

Ø    Celui qui a la parole : la lumière éclairante de l’existence, le professeur, le leader politique ou religieux.

Ø    Logos, le savoir masculin : l’animus est symbolisé par le sens ultime de l’existence et du cosmos, par un dépassement de ses propres limites, les grands philosophes ou les gurus enseignant les sentiers secrets.

(L’animus, sous la forme sa plus évoluée, donne à la femme une fermeté spirituelle, un soutien intérieure invisible, qui compensent sa faiblesse apparente. Elle le relie à l’évolution spirituelle de son époque et la rend plus réceptive que l’homme aux idées créatrices.)

Psychologiquement, cette phase peut correspondre au fait qu’il ne s’agit pas de s’arrêter aux diverses prises de conscience qui ont accompagné le stade précédent. Après la mort du vieil homme lors de la nigredo, il faut passer par une seconde mort. Cette seconde mort peut être vue comme une mort à la conscience de soi en tant qu’individu séparé issue de l’albedo. Conscience de soi séparé qui est en elle-même une dernière identification à éliminer, et dont l’élimination entraîne la levée de la porte de la séparation sujet/objet.
C’est une phase critique plusieurs titres. Le jaune du mot citrinitas peut d’une part correspondre au doute acide qui peut apparaître quant à la finalité de toute l’entreprise du travail intérieur. D’autre part, la levée de la perception de la séparation sujet/objet peut aboutir à la centralité psychotique, au lieu de se révéler être un aperçu de l’éveil de Soi. Apparaît enfin le risque de s’identifier avec les traits de l’archétype du Vieil Homme ou de la Vieille Femme Sage. En d’autres termes de se prendre pour un gourou.

4.  L’Œuvre au Rouge – Incarner la réalisation de/du Soi

D’un point de vue psychologique, c’est le moment de la dernière conjonction. Celle où le moi perd sa place centrale au profit du Soi avec lequel il reste en communication. Après avoir pris conscience de son ombre, s’être laissé guider par l’anima/animus et avoir surmonté l’épreuve de l’identification aux émanations du Soi, il faut encore incarner le résultat de la communication qui résulte du processus. Il s’agit d’atteindre la plénitude de Soi et la complétude qui peut surgir une fois que tous les morceaux de l’être ont été rassemblés. Ce n’est qu’une fois vraiment unifié qu’il est possible de vivre l’expérience de la réalisation de/du Soi. Ce qui suppose un changement dans la personnalité devenue à même de la contenir et de la soutenir.

Lorsque le Moi s’est confronté à l’archétype sexuel, surgit alors un autre archétype, ni masculin, ni féminin. C’est l’archétype « lumière ». Il a été peu explicité par Jung qui y fait référence dans le processus d’individuation.

Il est l’archétype du surnaturel, de l’au-delà. Ses symboles sont la luminosité et la force. Il révèle des forces ou pouvoirs qui ont une provenance différente des mondes spatio- temporels imaginables. Il est le tremblement et la fascination propre à l’irruption du Sacré.

Les images apportent des signes de l’incommensurable (aigles géants, cétacés, volcans, soleils irradiants, apocalypses) : toute image suggérant une omnipotence et une omniprésence.

A ce stade, l’individu doit affronter le pouvoir en soi. La première tentation est que le moi  tombe dans le piège de s’identifier à ce pouvoir transcendant.

Il y a alors une alternative : le recul ou l’affrontement.

 

Le recul

Le sujet, devant les présages menaçant de ces symboles, abandonne le processus d’individuation et libère l’individualité de la psyché collective par un rétablissement de la persona, en se « cramponnant » au monde du dehors. Une nécessité externe va remplacer la nécessité interne.

 

L’affrontement

Si la personne cède à la tentation de s’identifier à l’archétype lumière, elle se sentira détentrice du pouvoir. L’homme joue alors au prophète, au fondateur de secte et la femme devient une mère toute puissante et indispensable qui contient et organise tout. Plus grave, la personne peut aussi tomber dans la psychose en se prenant pour Dieu ou son prophète.

Jung a donné à ces états le nom d' »inflation psychique », car ils indiquent une extension de la personnalité au-delà des limites individuelles. Cette situation psychique pathologique dans laquelle se trouve l’ego identifié à et possédé par l’archétype « lumière » est appelée par Jung personnalité – mana, mana étant un pouvoir magique transférable.

Seule solution : faire acte d’humilité, avoir un travail utile qui l’accrochera à la terre (humilité provient du latin humus = terre). Si cette humilité est acquise, et si ces archétypes sont intégrés comme de simples instances au service de la psyché,  un mystérieux archétype latent s’active : le Soi.

 

C’est le but du processus d’individuation et du Grand Œuvre Alchimique.

Une fois la personnalité – mana dissoute, c’est l’archétype de l’homme cosmique qui ré-ordonne les composantes de la psyché harmonieusement, comme le fait un cristal plongé dans une solution. D’où le symbole du mandala comme image fondamentale du Soi. Jung appelle aussi le Soi « Dieu en nous ».

C’est une manière totalement nouvelle et différente de rencontrer notre propre être :

Le moi individué se sent désormais comme l’objet d’un sujet inconnu et super ordonné, comme le langage par rapport à l’intelligence, ou comme la relation entre le soleil et la terre.

Il devient alors aussi rayonnant et incorruptible que l’Or.

L’homme individué ne s’émeut pas devant les événements. Il n’est affecté que sur des plans inférieurs de son être et peut demeurer impassible devant des incidents très agréables ou désagréables.

Il est parfois poussé vers des tâches très difficiles ; il peut les réaliser car des forces surgissant du Soi lui permettent de nager à contre courant des valeurs collectives.

Sa position dans le cosmos a changé radicalement, son nouveau centre de gravité le fait vivre en fraternité mystérieuse avec les animaux, les dieux, les cristaux, les astres, sans admiration, ni réprobation.

 

CONCLUSION

Comme on a pu le voir, ce processus s’apparente à un véritable voyage initiatique et, de ce point de vue, entre en totale convergence avec les étapes décrites dans diverses traditions spirituelles d’Orient et d’Occident. La démarche philosophique conduit aussi à cette métamorphose de l’âme, par la voie de l’Eros,  « la nostalgie des Origines », de cette unité à recréer à chaque fois au plus profond  de chacun de nous.

Le Soi est ce qu’on pourrait appeler l’archétype de l’homme universel qui transcende toutes les cultures et toutes les époques et que nous devons rechercher en nous-mêmes pour répondre aux défis qui se posent aujourd’hui à l’humanité.

 

par Brigitte Boudon