Pourquoi les histoires nous aident à vivre ?

Pourquoi les histoires nous aident à vivre ?

Certaines expériences de la vie nous confrontent à quelque chose de difficile à penser : un deuil, une rupture, une perte de sens, une période d’angoisse ou de confusion. Dans ces moments-là, les faits sont là… mais ils ne suffisent pas à faire sens.

Nous savons ce qui s’est passé, mais nous ne savons plus comment l’intégrer dans notre histoire. C’est dans cet espace que les êtres humains mobilisent une capacité très ancienne : la capacité à raconter.

 

Le philosophe Henri Bergson appelait cela la fonction fabulatriceContrairement à ce que l’on pourrait croire, fabuler ne signifie pas fuir la réalité. Au contraire : raconter des histoires est une manière profondément humaine de supporter le réel, de lui donner une forme et de pouvoir continuer à vivre avec lui.

Mythes, contes, récits spirituels, histoires familiales ou récits personnels remplissent tous une fonction essentielle : ils permettent de transformer l’expérience brute en expérience racontable. Autrement dit, le récit rend le monde habitable.

 

 

Les récits : une protection psychique et sociale

La fonction fabulatrice remplit plusieurs rôles fondamentaux.

Les récits sont :

  • protecteurs, car ils amortissent le choc de certaines réalités difficiles
  • structurants, car ils donnent des repères communs
  • mobilisateurs, car ils permettent d’agir malgré l’incertitude

Lorsqu’une épreuve survient, le récit permet souvent de transformer un événement brut en une expérience qui peut être pensée, racontée et partagée. Raconter, c’est déjà transformer ce qui pourrait nous détruire.

 

 

Le rôle des mythes : organiser le chaos de l’existence

L’historien des religions Mircea Eliade a montré que les mythes jouent un rôle essentiel dans les sociétés humaines. Le mythe ne décrit pas la réalité comme un reportage. Il donne plutôt une forme symbolique à l’expérience humaine.

Les mythes parlent :

  • de la naissance
  • de la mort
  • de la perte
  • de la transmission
  • des épreuves de la vie

Ils permettent d’inscrire l’expérience individuelle dans une histoire plus large : celle de l’humanité, de la culture ou du cosmos. Sans récit partagé, il n’y a plus vraiment de monde commun. Il ne reste qu’une succession d’événements isolés. Le mythe est donc une manière de relier les expériences humaines entre elles.

 

 

Les contes : une sagesse psychologique

Les contes fonctionnent un peu comme des mythes à échelle humaine. Les contes aident les enfants à symboliser leurs peurs, leurs conflits et leurs désirs. Mais cette fonction ne disparaît pas à l’âge adulte.

Les contes nous montrent souvent :

  • un danger
  • une perte
  • une épreuve
  • une transformation

Ils transforment des expériences difficiles, peur, abandon, violence, désir en récits qui peuvent être transmis et partagés. Le conte ne donne pas une morale simpliste. Il ouvre plutôt un espace de transformation intérieure.

 

 

Le conte comme expérience relationnelle

Le conteur Henri Gougaud insiste sur une dimension essentielle du récit : le conte est aussi une relation vivante. Un conte n’est pas seulement une histoire écrite. C’est une parole incarnée.

Le récit circule :

  • d’une voix à une oreille
  • d’une génération à une autre
  • d’une expérience à une autre

Il crée une forme particulière de présence et d’écoute.

Dans ce sens, raconter et écouter une histoire devient une forme d’écologie du lien : une manière de maintenir vivant le rapport entre les êtres humains et le monde sensible.

 

 

La thérapie comme travail sur le récit

Dans la pratique clinique, on observe souvent une chose simple. La souffrance psychique apparaît lorsque quelqu’un se retrouve enfermé dans une seule histoire sur lui-même.

Par exemple :

  • « je rate toujours mes relations »
  • « je ne suis pas à la hauteur »
  • « quelque chose ne va pas chez moi »

Ces récits deviennent rigides et envahissants.

Les approches narratives du soin, notamment développées par Michael White, montrent que la thérapie peut être comprise comme un travail de re‑narration de l’existence. Il ne s’agit pas d’inventer une histoire positive artificielle.

Il s’agit plutôt de permettre à la personne de :

  • retrouver des aspects oubliés de son expérience
  • élargir la compréhension de son histoire
  • se reconnecter à ses ressources
  • redevenir auteur de son propre récit

Dans ce sens, la thérapie est aussi un travail de fabulation au sens profond du terme. Le récit devient un espace où l’expérience peut se transformer.

 

 

Une crise contemporaine du récit

Plusieurs penseurs contemporains soulignent que notre époque traverse aussi une crise du récit. Les sociétés modernes produisent énormément d’informations, mais parfois peu de sens partagé.

Le sociologue Hartmut Rosa parle d’une perte de résonance : le monde semble moins répondre à l’expérience humaine.

Le philosophe Byung‑Chul Han évoque une fatigue narrative où les individus sont pris dans des logiques de performance plutôt que dans des récits porteurs de sens.

Lorsque les récits collectifs disparaissent, chacun se retrouve seul face à ses expériences. Le monde devient plus fragmenté, plus difficile à habiter.

 

 

La fonction fabulatrice comme écologie du lien

Dans ce contexte, la fonction fabulatrice retrouve toute son importance.

Elle permet de :

  • relier les expériences individuelles
  • transmettre du sens entre les générations
  • transformer les épreuves en récits vivables
  • recréer du lien entre l’individu et le monde

Raconter n’est donc pas seulement un acte culturel. C’est une fonction vitale de la vie psychique et sociale.

 

 

Une perspective clinique : redonner place au récit

Dans une approche clinique mêlant psychanalyse, psychosociologie et philosophie, le récit devient un espace privilégié pour explorer l’expérience humaine.

La parole permet :

  • de mettre en forme ce qui semblait confus
  • de transformer certaines souffrances
  • de retrouver un mouvement intérieur
  • de réinscrire son existence dans une histoire plus vaste

Dans cette perspective, raconter, écouter et penser ensemble une expérience constitue déjà une forme de soin.

 

 

Conclusion : raconter pour habiter le monde

Fabuler n’est pas mentir. C’est une manière profondément humaine de rendre le monde habitable sans nier la réalité.

Dans un monde saturé d’informations mais souvent pauvre en sens, les récits, mythes, contes, histoires personnelles restent une nourriture essentielle pour la vie psychique.

Ils nous permettent de relier :

  • le réel et le sens
  • l’individuel et le collectif
  • l’expérience et la transformation

Raconter, écouter, mettre en mots : autant de gestes simples qui peuvent rouvrir un espace de vie là où tout semblait figé. C’est aussi ce que cherche à accompagner le travail thérapeutique.

 

 

sources

  • Gougaud. Les Sept Plumes de l’aigle.
  • Gougaud. L’Art du conte.
  • Bergson. Les Deux Sources de la morale et de la religion.
  • Rosa. Résonance.
  • Benasayag. Résister, c’est créer.

 

comprendre l’anxiété moderne