En thérapie, beaucoup découvrent qu’il existe un décalage entre ce que l’on sait et ce que l’on ressent, entre ce que l’on comprend et ce qui continue de faire mal. Cet article propose de découvrir qu’en chacun de nous coexistent deux manières de penser : l’une qui explique, l’autre qui raconte. Longtemps opposées, ces deux formes de raisonnement sont en réalité complémentaires. Leur rencontre ouvre un chemin de transformation, où le symptôme devient un message et où l’histoire intérieure peut enfin évoluer.
Pourquoi comprendre ne suffit pas toujours
En thérapie, il arrive souvent que l’on entende cette phrase : « Je sais d’où ça vient, mais ça ne change rien. » Elle dit quelque chose de très important sur notre fonctionnement psychique. Nous pouvons comprendre beaucoup de choses avec notre tête, sans que cela apaise immédiatement ce que nous ressentons. À l’inverse, nous pouvons être traversés par des émotions intenses sans réussir à les expliquer. Ce décalage n’est pas un échec du travail thérapeutique : il révèle simplement que l’être humain pense avec plus d’un langage intérieur.
Pour avancer, il est essentiel de reconnaître que nous disposons de deux grandes formes de raisonnement, toutes deux nécessaires à la guérison. La thérapie devient alors un espace où ces deux langages peuvent enfin se rencontrer, au lieu de s’ignorer ou de se combattre.
La pensée logique : comprendre pour se sécuriser
La pensée logique est celle qui cherche à mettre de l’ordre. Elle analyse, elle compare, elle explique, elle fait des liens de cause à effet. C’est grâce à elle que nous pouvons nommer un trouble, repérer des schémas répétitifs, comprendre pourquoi une situation déclenche toujours les mêmes réactions. En thérapie, cette pensée joue un rôle essentiel : elle redonne de la lisibilité là où tout semblait confus, elle aide à se sentir moins perdu, moins envahi.
Cette forme de raisonnement correspond souvent à ce que l’on appelle le Moi adulte : la part de nous capable de prendre du recul, de réfléchir, d’observer sans être totalement submergée. Elle est précieuse, car elle permet de construire un cadre, de stabiliser, de retrouver une forme de maîtrise. Mais elle ne parle pas à toutes les parts de nous. Et c’est là que beaucoup de patients se découragent : ils comprennent, mais quelque chose continue de résister.
La pensée symbolique : ressentir pour transformer
Il existe en nous une autre manière de penser, plus ancienne, plus profonde, souvent moins reconnue. Elle ne fonctionne pas avec des arguments, mais avec des images, des sensations, des émotions, des récits. C’est la pensée symbolique. Elle s’exprime dans les rêves, les réactions disproportionnées, les peurs qui surgissent sans raison apparente, les scénarios qui se répètent comme si une histoire se rejouait sans cesse. Cette pensée est celle des états du moi plus jeunes, de l’enfant intérieur, des parts blessées ou protectrices. Elles ne cherchent pas à être logiques : elles cherchent à être entendues. Lorsqu’une personne dit qu’elle se sent « toujours en danger », « invisible » ou « jamais à la hauteur », elle parle depuis un récit intérieur construit très tôt, souvent pour survivre à une situation qui n’était pas encore compréhensible. La pensée symbolique n’est pas irrationnelle. Elle a sa propre cohérence, mais elle parle le langage du sens plutôt que celui de la preuve. Tant qu’elle n’est pas reconnue, elle continue de s’exprimer à travers le corps ou les symptômes.
Quand les deux pensées ne se parlent pas
La souffrance psychique s’installe souvent là où ces deux formes de raisonnement sont dissociées. La pensée logique peut alors minimiser ce que ressent la pensée symbolique : « Ce n’est rien, tu exagères ». La pensée symbolique, de son côté, peut envahir tout l’espace et faire taire la raison : « Je sais que ce n’est pas rationnel, mais je n’y arrive pas ».
Le travail thérapeutique consiste précisément à réunir ces deux mondes. La pensée logique apporte de la sécurité, de la structure, un cadre. La pensée symbolique apporte la profondeur, la vérité émotionnelle, l’histoire vécue. L’une sans l’autre reste incomplète.
Le travail narratif : changer l’histoire sans nier le passé
Dans les approches narratives, on considère que chaque personne vit à travers des histoires qu’elle se raconte, souvent sans s’en rendre compte. Ces histoires ne sont pas des erreurs : elles ont été des solutions à un moment donné. Mais certaines deviennent trop étroites pour la vie adulte. La thérapie ne cherche pas à effacer ces récits, mais à les transformer. La pensée logique aide à voir que ces histoires ne sont pas des lois. La pensée symbolique permet de reconnaître ce qu’elles ont protégé. Ensemble, elles ouvrent la possibilité d’un nouveau récit, plus souple, plus vivant, plus juste.
Les états du moi : faire dialoguer les parts de soi
La thérapie des états du moi repose sur une idée simple et profondément humaine : nous ne sommes pas un bloc homogène, mais un ensemble de parts qui ont chacune leur logique, leur histoire, leur fonction. Certaines parts veulent comprendre, d’autres veulent se protéger, d’autres encore veulent simplement être aimées. Lorsque la pensée logique (le Moi adulte) peut entrer en relation avec la pensée symbolique (les états du moi plus jeunes), un dialogue intérieur devient possible. Les parts blessées n’ont plus besoin de crier à travers les symptômes : elles peuvent être entendues autrement. C’est souvent à cet endroit précis que les symptômes commencent à se transformer, parfois sans effort, parce que leur message a été reconnu.
Le regard psycho-social : nos histoires viennent aussi du monde
Nos récits intérieurs ne naissent pas seulement de notre histoire personnelle. Ils sont aussi façonnés par des récits familiaux, culturels, sociaux. Nous portons des injonctions, des normes, des attentes qui ne nous appartiennent pas toujours. Certaines souffrances sont des réponses à des mondes trop durs, trop rapides, trop exigeants. La pensée logique permet de voir ces déterminismes. La pensée symbolique permet de les transformer en histoires habitables. La thérapie devient alors un espace de réappropriation : ce qui était subi peut devenir choisi, ce qui était imposé peut être reconfiguré.
Conclusion : quand les deux raisons se rencontrent
Aller mieux, ce n’est pas seulement comprendre ce qui ne va pas, ni seulement ressentir autrement. C’est permettre à ces deux formes de pensée de travailler ensemble. La raison logique éclaire, sécurise, structure. La raison symbolique relie, transforme, donne sens. Quand elles se rencontrent, quelque chose s’intègre. Le symptôme cesse d’être un ennemi à combattre et devient un messager. L’histoire intérieure cesse d’être une prison et devient un chemin. La personne ne se contente plus de savoir : elle commence à habiter sa vie autrement. C’est là que le travail thérapeutique prend toute sa profondeur : quand ce qui était séparé peut enfin dialoguer, et que l’humain peut se penser dans toute sa complexité, sans avoir à se réduire à une seule manière d’être au monde.
