La fonction fabulatrice comme écologie du lien : de la clinique à la résistance sensible

La fonction fabulatrice comme écologie du lien : de la clinique à la résistance sensible

Chez Bergson, l’intelligence humaine ne se contente pas d’éclairer le réel : elle en révèle aussi les failles. En rendant pensables la mort, l’absurde, l’imprévisibilité et la finitude, elle fragilise les assises affectives et sociales de l’existence. L’être humain se découvre exposé à un réel qui excède ses capacités de maîtrise. C’est dans cette brèche que surgit la fonction fabulatrice.

 

La fabulation n’est pas une illusion naïve, mais une réponse vitale à cette exposition au réel. Elle produit des récits, mythes, dieux, légendes, cosmologies, philosophies, qui permettent à l’humain d’habiter le monde sans être paralysé par l’angoisse. Le récit symbolique ne nie pas le réel, il le rend supportable, partageable et orientable.

La fonction fabulatrice est ainsi indissociable du récit :

  • protectrice, car le symbolique amortit l’effraction du réel ;
  • régulatrice, car les récits instituent des cadres de sens communs ;
  • mobilisatrice, car ils permettent d’agir malgré l’incertitude.

Fabuler, c’est déjà raconter autrement ce qui pourrait détruire.

 

Le mythe : matrice symbolique du monde habitable

Dans la lignée de Mircea Eliade, le mythe apparaît comme une architecture symbolique du monde. Il ne décrit pas la réalité telle qu’elle est, mais institue un monde tel qu’il peut être vécu. Le mythe organise le chaos de l’expérience en un récit fondateur : il articule le temps, la mort, la filiation, la perte, la naissance, l’épreuve.

Sans récit mythique, il n’y a pas de monde commun, seulement une juxtaposition de perceptions et d’événements sans cohérence. Le mythe est une mise en récit cosmologique de l’existence humaine. Il donne une forme symbolique à ce qui, sans cela, resterait informe et traumatique. La fonction fabulatrice est ici profondément narrative : elle tisse une continuité symbolique entre les générations, entre les vivants et les morts, entre l’individuel et le collectif. Le récit n’est pas un supplément culturel, mais la condition même de l’habitabilité du monde.

 

Le conte : une fabulation de proximité

Le conte peut être compris comme une forme mineure, mobile et quotidienne du mythe. Là où le mythe institue un cosmos, le conte travaille à hauteur d’existence. Bruno Bettelheim a montré combien les contes permettent aux enfants de symboliser leurs conflits psychiques, leurs angoisses et leurs désirs. Mais cette fonction symbolique ne s’arrête pas à l’enfance. Le conte agit comme un dispositif narratif de métabolisation du réel. Il transforme des expériences brutes, perte, peur, abandon, violence, désir, en récits partageables. En ce sens, il constitue une véritable clinique du symbolique avant la lettre.

La fabulation opérée par le conte :

  • transforme le chaos en récit,
  • rend l’épreuve dicible et transmissible,
  • relie l’expérience singulière à des structures collectives,
  • ouvre un espace de projection, de déplacement et de transformation.

Le conte ne délivre pas un sens figé : il propose une forme narrative capable d’accueillir l’ambivalence et l’inachevé.

 

Le conte comme acte relationnel : l’apport de Henri Gougaud

Avec Henri Gougaud, la fonction fabulatrice se déplace du registre de la structure vers celui de la relation vivante. Le conte n’est plus seulement un objet symbolique, mais un acte de parole incarné. Dans L’Homme à la flûte de roseau ou Les Sept Plumes de l’aigle, Gougaud insiste sur la dimension relationnelle et sensible du récit.

Le conte :

  • nourrit le lien entre les humains,
  • relie l’humain au monde sensible et au vivant,
  • restaure une qualité d’écoute profonde,
  • réveille une mémoire corporelle et affective du sens.

 

Le conte n’explique pas : il réaccorde. Il agit comme une écologie symbolique où le vivant circule de bouche à oreille, de souffle à souffle. La fabulation n’est pas seulement mentale ou cognitive : elle est orale, rythmique, incarnée. La voix, le silence, le regard, la présence deviennent des médiateurs du symbolique. Cette dimension est essentielle pour penser le soin : le récit agit autant par sa forme que par son contenu.

 

Conte et clinique : la fabulation comme pratique narrative du soin

Les approches narratives du soin, notamment avec Michael White, montrent que la souffrance psychique se cristallise souvent dans des récits dominants appauvris : récits saturés par le trauma, l’échec, la honte ou la culpabilité. Le sujet se retrouve prisonnier d’une histoire unique qui réduit son devenir. La clinique devient alors un travail de re-fabulation. Il ne s’agit pas de corriger un dysfonctionnement, mais de restaurer la capacité du sujet à se raconter autrement. Le récit, entendu comme forme narrative symbolique, offre une matrice de transformation : une épreuve, un passage, une métamorphose. Dans ce cadre, le récit n’est plus le miroir du passé, mais un laboratoire du devenir. La fabulation permet un déplacement : le sujet n’est plus confondu avec son symptôme, il s’inscrit dans une trame plus vaste, ouverte, évolutive.

La fonction fabulatrice devient alors une fonction relationnelle et politique du soin. Elle redonne au sujet la possibilité de redevenir auteur, et non seulement personnage, de son histoire. L’histoire soutient cette reconquête narrative sans imposer de sens, mais en ouvrant un espace de résonance où la parole redevient vivante.

 

Une fabulation menacée : enjeux contemporains

Castoriadis prolonge Bergson en soulignant que la fabulation est un pouvoir instituant du social. Mais ce pouvoir peut se figer en récits clos, dogmatiques ou technocratiques. Ellul et Illich montrent comment les systèmes techniques et institutionnels remplacent les récits vivants par des procédures abstraites. Le mythe disparaît, et avec lui la circulation symbolique du vivant.

Hartmut Rosa parle de perte de résonance : le monde ne répond plus. Byung-Chul Han décrit une fatigue narrative, où le récit est remplacé par la performance et l’auto-optimisation. Miguel Benasayag appelle à des récits situés, fragiles, incarnés, capables de soutenir l’action sans enfermer le vivant. La crise contemporaine est aussi une crise du récit symbolique.

 

La crise contemporaine du vrai : une crise du symbolique plus qu’un relativisme

Les diagnostics contemporains sur la « post-vérité » décrivent souvent une époque où l’opinion subjective tend à supplanter le réel partagé, où les affects individuels l’emportent sur les faits, et où le rapport à la vérité semble dissous dans la pluralité des points de vue. Toutefois, une telle lecture, centrée sur le relativisme cognitif, risque de manquer l’essentiel : ce que nous traversons n’est pas d’abord une crise de l’accès aux faits, mais une crise des médiations symboliques qui rendent le réel habitable, partageable et transmissible. Dans cette perspective, la crise du vrai apparaît comme une crise du symbolique au sens fort : le réel, privé de formes narratives, rituelles et institutionnelles capables de le contenir, se présente sous la forme de données brutes, de chocs émotionnels ou d’événements sans élaboration. Le problème n’est donc pas l’excès de récits, mais leur effondrement en tant que structures de liaison entre l’expérience singulière et le monde commun.

 

Effondrement des récits et prolifération des opinions : une pathologie du lien

Lorsque les récits (mythes, contes, traditions, récits collectifs) se désagrègent, le réel ne disparaît pas : il se fragmente. Il n’existe alors plus de monde commun, mais une juxtaposition de perceptions individuelles, d’opinions affectives et de micro-récits défensifs. L’opinion subjective contemporaine peut être interprétée comme une fabulation sans écologie, privée de cadres symboliques partagés, de transmission intergénérationnelle et de ritualisation collective. Cette prolifération de récits privés ne constitue pas un excès de fabulation, mais sa décomposition : le récit ne relie plus, il isole ; il ne transmet plus, il protège ; il ne transforme plus, il se rigidifie. La crise du vrai se manifeste ainsi comme une crise du lien, où la parole n’est plus soutenue par des formes symboliques communes, mais livrée à la compétition des affects et des identités. Les travaux de Castoriadis et des approches narratives du soin permettent de penser le récit non comme une fiction arbitraire, mais comme une structure épistémique intermédiaire entre le fait brut et l’interprétation subjective. Le récit n’abolit pas le réel : il le met en forme, le temporalise, le rend dicible et transmissible.

Dans le champ clinique, cette fonction apparaît avec une clarté particulière. Le trauma, l’échec ou la honte se caractérisent précisément par l’impossibilité de se raconter : le réel est là, mais sans récit pour l’accueillir. Le travail thérapeutique ne consiste pas à nier les faits, mais à restaurer une capacité narrative permettant au sujet de s’inscrire dans une histoire ouverte, où le réel peut être re-signifié sans être falsifié. Le récit devient alors un laboratoire du vrai, non au sens de l’exactitude factuelle, mais de la justesse existentielle.

 

Fabulation et résistance à la post-vérité : une éthique de la parole incarnée

Loin d’alimenter le régime de la post-vérité, la fonction fabulatrice constitue une résistance à sa logique cynique. La post-vérité repose sur des récits désincarnés, instrumentalisés, sans responsabilité relationnelle. À l’inverse, la fabulation, telle qu’elle se manifeste dans le conte, le mythe et la clinique narrative, engage une éthique de la parole : elle suppose un corps, une voix, une écoute, une transmission, une vulnérabilité partagée. Ainsi comprise, la fabulation n’est pas une fuite hors du réel, mais une écologie symbolique du vrai, sans laquelle le réel se transforme en violence, en donnée ou en propagande. Elle constitue une médiation indispensable entre l’exigence d’un socle commun de réalité et la pluralité irréductible des expériences humaines.

 

 

Conclusion : pour une clinique narrative du vivant

La crise contemporaine du vrai ne peut être comprise sans une réflexion sur l’effondrement des formes narratives qui soutenaient le lien entre le réel et le sens. En ce sens, la réhabilitation de la fonction fabulatrice ne relève ni du relativisme ni de l’illusion, mais d’une anthropologie du symbolique : le réel ne devient commun qu’à condition d’être raconté, et le récit ne devient juste qu’à condition de rester adossé à l’épreuve du réel. Fabuler n’est pas mentir : c’est rendre le monde habitable sans le nier.

Relue à travers Bergson, Eliade, Gougaud et les approches narratives, la fonction fabulatrice apparaît comme :

  • une fonction vitale de liaison symbolique,
  • une écologie du sensible et du récit,
  • une clinique du vivant,
  • une forme de résistance douce à la désertification symbolique.

Dans un monde saturé d’informations mais affamé de sens, le conte, le mythe, le récit redeviennent une nourriture essentielle. Non pour expliquer ou convaincre, mais pour relier, faire résonner et réinscrire l’existence dans une continuité narrative vivante. Fabuler, raconter, écouter : autant de gestes cliniques et politiques pour remettre du vivant là où il se retire.

 

sources

  • Gougaud. Les Sept Plumes de l’aigle.
  • Gougaud. L’Art du conte.
  • Bergson. Les Deux Sources de la morale et de la religion.
  • Rosa. Résonance.
  • Benasayag. Résister, c’est créer.

 

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