Beaucoup de personnes que je rencontre en consultation me disent la même chose, parfois avec des mots différents : « Je suis fatigué sans savoir pourquoi », « je n’arrive plus à ralentir », « j’ai l’impression de courir tout le temps », « je fais beaucoup de choses mais je ne sens plus le sens ».
Ces paroles ne sont pas des faiblesses individuelles. Elles sont souvent le signe d’une souffrance psychique liée à notre manière de vivre dans un monde technologique, un monde où la vitesse, l’efficacité et l’optimisation sont devenues des normes invisibles. Le penseur Jacques Ellul avait déjà décrit ce phénomène, bien avant que nous parlions de burn-out, d’anxiété chronique ou d’épuisement existentiel.
La technique : quand l’efficacité devient une obligation intérieure
Nous pensons souvent que les technologies sont de simples outils, censés nous aider. Mais dans la réalité psychique, elles deviennent autre chose : une exigence permanente d’efficacité.
Progressivement, nous intégrons une voix intérieure qui nous dit :
« Il faut aller plus vite »,
« Il faut répondre »,
« Il faut être performant »,
« Il faut optimiser son temps ».
Ce n’est plus la machine qui nous commande, mais nous-mêmes, de l’intérieur, devenus nos propres surveillants. Cette pression constante produit des symptômes très fréquents en clinique : fatigue, irritabilité, sentiment d’urgence, perte du plaisir, difficultés de concentration, angoisse diffuse, impression de ne jamais en faire assez.
Une liberté qui se rétrécit sans qu’on s’en rende compte
Beaucoup de patients disent : « Je choisis pourtant ». Oui, mais dans un cadre déjà imposé. La technique organise le champ du possible : horaires, rythmes, modes de communication, attentes sociales. On choisit entre des options, mais rarement le sens de ce que l’on fait. Cela crée une forme de conflit intérieur silencieux : on agit beaucoup, mais on ne se sent plus vraiment auteur de sa vie.
Psychiquement, cela produit une dissociation douce : le corps continue, la tête suit, mais l’âme se retire. La dépression contemporaine n’est souvent pas une tristesse, mais un vidage du sens.
Quand le monde perd sa profondeur : une souffrance symbolique
La technique transforme aussi notre rapport au monde : tout devient mesurable, rapide, utile. Or, l’être humain a besoin de symboles, de récits, de lenteur, de mystère, de silence pour se sentir vivant. Quand ces dimensions disparaissent, la psyché s’appauvrit.
Les patients le décrivent ainsi : « Je n’arrive plus à ressentir », « tout se ressemble », « je m’ennuie mais je n’ai jamais le temps ».
Ce n’est pas un problème personnel, mais une faim symbolique : le monde ne nourrit plus intérieurement, alors on compense par de la stimulation (écrans, informations, activités, consommation). Le soulagement est immédiat, mais bref et le vide revient.
L’illusion rassurante de la simplification
Pour supporter cette complexité, notre société nous propose des récits simples, rapides, rassurants : slogans, opinions prêtes à penser, injonctions au bonheur, discours de développement personnel. Cela calme un temps l’angoisse, mais empêche souvent le vrai travail psychique : ressentir, douter, chercher, élaborer. Beaucoup de souffrances psychiques viennent de là : le patient n’est pas autorisé à être lent, ambivalent, fragile, en transformation. Or, le psychisme a besoin de temps et d’espace.
Des pistes de soin : résister sans se battre
Jacques Ellul ne proposait pas de solution magique. La clinique non plus. Mais il existe des gestes de résistance intérieure, des espaces de respiration psychique :
🌿 Réapprendre la lenteur
Non pas comme une performance, mais comme une expérience : marcher sans but, manger sans écran, parler sans urgence.
🌿 Redonner une place au corps
Le corps est le premier à souffrir de la vitesse : respiration, fatigue, tensions. Le soin commence souvent par un retour au rythme corporel.
🌿 Cultiver des relations non utilitaires
Des liens où l’on n’est pas efficace, pas performant, pas productif, juste présent.
🌿 Réintroduire le symbolique
Lecture, écriture, musique, poésie, spiritualité, rêve, thérapie : tout ce qui permet à l’expérience de redevenir signifiante.
🌿 Apprendre à dire non
Non à certaines urgences, non à certaines injonctions, non à certaines stimulations. Dire non, c’est souvent dire oui à soi.
Pour conclure : votre souffrance a un sens
Si vous êtes fatigué, anxieux, désorienté, ce n’est pas que vous êtes fragile. C’est souvent que vous êtes lucide dans un monde qui ne l’est pas. La souffrance psychique contemporaine n’est pas un défaut à corriger, mais un signal : quelque chose en vous refuse de se réduire à une machine efficace. Le travail thérapeutique n’est pas de vous adapter à ce monde, mais de retrouver des espaces de liberté intérieure, de sens, de relation, de respiration. Prendre soin de sa santé mentale aujourd’hui, c’est aussi, doucement, apprendre à désobéir à la vitesse.
La fonction fabulatrice comme écologie du lien : de la clinique à la résistance sensible
