Donner du sens à ce que l’on fait, ce n’est pas seulement « avoir des objectifs ». C’est pouvoir inscrire ses actions dans une direction qui résonne intérieurement. Que ce soit en groupe ou individuellement, poser une direction permet de répondre à une question essentielle : vers où vais-je, et pourquoi ?
Dans un monde où le travail est de plus en plus abstrait, intellectuel, parfois déconnecté du tangible, les projets deviennent des points d’ancrage. Ils permettent de voir des résultats à court, moyen et long terme et ainsi de rendre visible ce que l’on construit. Le sens, souvent, ne se pense pas uniquement : il se fabrique dans l’expérience.
Quand les valeurs et les actes ne dialoguent plus
Une difficulté fréquente apparaît lorsque nos gestes quotidiens ne sont plus alignés avec nos valeurs profondes. Il en résulte une forme de tension intérieure, parfois silencieuse, parfois envahissante. Prendre soin de cette cohérence suppose de s’accorder des temps d’arrêt. Des moments pour réinterroger ce qui compte vraiment pour soi. Non pas dans l’absolu, mais dans le concret de sa vie actuelle.
Comme le souligne le philosophe Jean-Philippe Pierron, le sens émerge dans « l’épaisseur de l’expérience vécue ». Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de penser ses valeurs, mais de les incarner. Cela implique aussi de reconnaître une réalité souvent mise à distance : nos limites.
L’humanitude : accepter de ne pas pouvoir tout saisir
Le psychiatre Serge Marquis parle d’humanitude pour désigner cette capacité à accepter nos limites, à renoncer, à choisir. Une notion précieuse à une époque marquée par l’abondance.
Autrefois, une chaîne de télévision proposait quelques programmes. Aujourd’hui, des centaines. Internet nous ouvre les portes d’une bibliothèque quasi infinie. Pourtant, une chose n’a pas changé : notre temps, lui, reste limité. Lire un livre demande toujours autant de temps. Mais désormais, des milliers d’autres livres attendent en parallèle.
Nous sommes ainsi confrontés à une illusion contemporaine : celle de croire que parce que tout est accessible, tout serait assimilable. Ce décalage entre nos capacités humaines et l’offre illimitée du monde constitue une source majeure d’anxiété aujourd’hui. Nous voulons tout voir, tout faire, tout comprendre, tout être en même temps.
Le piège du « riz » : pourquoi lâcher devient vital
Une histoire circule : en Malaisie, pour capturer des singes, certains utilisent une noix de coco remplie de riz. L’ouverture est suffisamment large pour que la main vide entre… mais trop étroite pour qu’elle ressorte pleine.
Le singe attrape le riz, mais refuse de le lâcher. Et reste piégé. Ce qui le retient n’est pas la noix de coco. C’est son incapacité à renoncer. Cette image résonne étrangement avec nos vies. Combien de fois restons-nous coincés dans des situations, des engagements, des attentes… simplement parce que nous ne voulons pas « lâcher le riz » ? Apprivoiser son humanitude, c’est peut-être cela : discerner ce qui mérite d’être tenu… et ce qui demande d’être relâché.
Le contentement : une expérience à cultiver
Le contentement n’est pas l’absence de désir. C’est une forme de repos intérieur, un sentiment d’accord avec ce qui est. Deux pistes simples peuvent y conduire :
D’abord, terminer quelque chose. Cela suppose de choisir, donc de renoncer à d’autres possibilités. Mais terminer donne une sensation d’accomplissement concrète, souvent sous-estimée.
Ensuite, porter attention à ce qui est accompli. Notre esprit a tendance à se focaliser sur ce qui manque ou reste à faire. Rééquilibrer cette attention est un exercice en soi. Par exemple, noter chaque soir trois choses réalisées dans la journée.
Ce déplacement du regard n’est pas anodin : il transforme progressivement notre rapport au temps et à nous-mêmes.
Quatre directions pour orienter ses choix
Dans un monde saturé de possibilités, choisir devient difficile. Stephen Covey propose quatre axes simples pour orienter sa vie :
- Vivre : prendre soin de ses besoins fondamentaux — manger, dormir, respirer, ralentir. Et surtout, savourer. Combien de moments vivons-nous réellement, plutôt que de simplement les traverser ?
- Aimer : être présent à la relation. Donner du temps à ce qui compte, et apprendre aussi à recevoir. L’amour ne se mesure pas seulement en intensité, mais en qualité de présence.
- Transmettre : ressentir que ce que l’on fait dépasse sa propre personne. S’inscrire dans quelque chose de plus vaste, que ce soit par le travail, la création ou le lien.
- Apprendre : nourrir sa curiosité, surtout dans ce qui résonne pour soi. Apprendre redonne une sensation de mouvement intérieur, de « vivance ».
Ces axes ne sont pas des injonctions, mais des repères. Ils permettent de remettre du discernement là où tout semble équivalent.
Résister à l’usure de l’habitude
Un piège discret s’installe souvent : l’habitude. Ce qui était vivant devient automatique. Ce qui avait du goût devient fade. Une pratique simple consiste à refaire un geste quotidien « comme si c’était la première fois ». Boire un café, ouvrir une porte, écouter quelqu’un… avec une attention renouvelée. Cela peut sembler anodin. Pourtant, c’est une manière de réintroduire de la présence là où s’était installée l’usure.
Une question pour se rencontrer autrement
Une grande part de la souffrance humaine n’est pas seulement liée aux événements, mais à la manière dont nous entrons en relation avec eux. Lorsque quelque chose fait souffrir, une question peut ouvrir un espace de réflexion : « À qui suis-je en train de faire du mal ? »
Non pas pour culpabiliser, mais pour observer. Parfois, nous nous infligeons nous-mêmes une pression, une exigence, un refus d’acceptation qui intensifie la douleur.
Accueillir son humanitude, c’est aussi apprendre ce geste délicat et exigeant que l’on appelle lâcher-prise. Non pas abandonner, mais cesser de lutter contre ce qui ne peut être changé pour retrouver de l’espace là où tout semblait serré.