On imagine parfois l’hypnose comme un état particulier dans lequel tout le monde entrerait de la même façon : les yeux fermés, le corps détendu, l’esprit « ailleurs ». Certaines personnes reconnaissent une partie de leur expérience dans cette image. D’autres restent très attentives, ne visualisent rien de précis, ou remarquent surtout leurs pensées et leurs sensations.
L’expérience peut se transformer de plusieurs manières, et ces changements ne sont ni obligatoires ni identiques pour chacun. Pour la décrire, on peut s’inspirer des dimensions étudiées par le psychologue Ronald Pekala. Son travail propose une manière de distinguer des aspects du vécu subjectif. Ici, ces dimensions sont utilisées comme des repères de compréhension et de dialogue en séance, non comme un test à remplir ni comme une définition exhaustive de l’hypnose. (journals.sagepub.com)
Dans ma pratique, l’hypnose est une expérience accompagnée, construite à partir d’une intention, d’une relation et de propositions auxquelles la personne peut répondre à sa manière. Il ne s’agit pas de réussir à ressentir quelque chose de particulier, mais de prêter attention à ce qui se passe, parfois de façon subtile.
Douze dimensions pour décrire l’expérience
Les exemples qui suivent sont des illustrations. Ils ne sont ni des effets attendus ni des critères permettant d’évaluer la profondeur ou la qualité d’une séance. Une dimension peut être très présente, à peine perceptible, ou absente. Plusieurs peuvent aussi se mêler.
- Le niveau d’activation
Cette dimension concerne le degré d’éveil, de calme ou d’énergie ressenti. L’hypnose ne suppose pas forcément de devenir somnolent ou profondément détendu.
Exemple : vous écoutez une proposition en restant alerte. Vous entendez les bruits de la pièce, vous suivez le fil de la séance et vous vous sentez peut-être seulement un peu plus posé qu’au début.
- Les émotions agréables
Des émotions comme la joie, la tendresse ou l’amour peuvent apparaître. Elles peuvent être intenses, discrètes ou ne pas se manifester. Dans la cartographie de Pekala, ces expériences positives comprennent plusieurs aspects, notamment la joie, l’amour et l’excitation sexuelle. Ce dernier aspect n’a pas sa place dans la situation cliniques, mais fait partie des sous-dimensions décrites par le modèle. (pmc.ncbi.nlm.nih.gov)
Exemple : en évoquant un moment où vous vous êtes senti accueilli, vous remarquez une chaleur affective ou un sourire, sans pour autant ressentir une émotion spectaculaire.
- Les émotions difficiles
La peur, la colère ou la tristesse peuvent aussi se manifester. Une séance d’hypnose n’efface pas nécessairement les émotions pénibles ; elle peut permettre de les approcher, de les reconnaître ou de les observer avec un peu plus de distance, dans un cadre adapté.
Exemple : une image ou un souvenir vous rend triste. Vous pouvez prendre le temps de remarquer cette tristesse, de dire ce qui se passe et, si nécessaire, de revenir à un point d’appui dans la pièce ou dans votre corps.
- Les changements dans l’expérience
L’expérience peut modifier la façon dont le corps, le temps, les perceptions ou le sens des choses sont ressentis. Ces changements ne signifient pas nécessairement que l’on perd contact avec la réalité.
Exemple : vous avez l’impression que vos mains sont plus légères, que quelques minutes ont passé très vite, ou qu’un souvenir prend momentanément une importance nouvelle.
- L’imagerie et les représentations intérieures
Les images mentales varient en quantité et en vivacité. Elles ne sont pas toujours visuelles : certaines personnes imaginent surtout des sons, des sensations, des mouvements, des odeurs ou des impressions. D’autres ne forment pas d’image précise et suivent les suggestions d’une manière plus verbale ou abstraite.
Exemple : si l’on vous propose d’imaginer un chemin, vous pouvez le voir clairement, entendre des pas, ressentir le mouvement de la marche, ou simplement savoir que vous pensez à un chemin.
- L’attention
L’attention peut se diriger vers l’intérieur, vers la voix du thérapeute, vers une sensation ou vers l’environnement. Elle peut aussi se concentrer fortement sur une expérience, ou rester plus mobile. Dans la description de Pekala, la direction de l’attention et l’absorption (être plongé dans l’expérience) sont deux aspects distincts. (quantifyingconsciousness.com)
Exemple : vous suivez un instant une sensation dans votre main, puis remarquez un bruit dans le couloir, avant de revenir à la séance. Votre attention n’a pas besoin de rester fixée pour que l’expérience ait du sens.
- La conscience de soi
Cette dimension concerne la manière dont vous vous percevez pendant la séance : êtes-vous surtout attentif à ce que vous ressentez, à la façon dont vous vous sentez observé, ou à votre présence dans la pièce ?
Exemple : vous remarquez que vous vous demandez si vous faites « comme il faut ». Le simple fait de repérer cette pensée peut devenir une information utile, plutôt qu’un obstacle à éliminer.
- Le sentiment d’un état différent
Certaines personnes ont l’impression d’être dans un état inhabituel : plus absorbées, plus réceptives, ou simplement différentes de leur manière habituelle d’être attentives. D’autres ne ressentent aucun changement net. Cette impression est une expérience possible, pas un passage obligé.
Exemple : vous vous dites : « Je suis bien là, mais je ne suis pas tout à fait dans mon attention habituelle. » Ou, au contraire, vous trouvez la séance très ordinaire et pouvez tout de même y prendre part.
- Le dialogue intérieur
Les pensées et les phrases que l’on se dit intérieurement peuvent continuer, ralentir, changer de ton ou devenir plus présentes.
Exemple : pendant que le thérapeute parle, vous vous dites : « Je ne sais pas si ça marche. » Puis vous remarquez cette phrase, sans devoir la faire taire, et vous écoutez ce qui se passe ensuite.
- Le raisonnement
Le raisonnement peut rester très actif, devenir plus souple ou passer momentanément à l’arrière-plan. Cela ne signifie pas que la personne renonce à réfléchir ou qu’elle accepte tout ce qui lui est proposé.
Exemple : vous évaluez une suggestion, vous en retenez une partie et vous en laissez une autre de côté. Vous pouvez aussi vous surprendre à accueillir une image avant de l’analyser.
- Le sentiment de contrôle volontaire
Une personne peut avoir le sentiment de choisir ses mouvements et ses pensées, ou remarquer qu’une réaction semble surgir d’elle-même. Une réponse spontanée ne signifie pas pour autant une perte de volonté ou de liberté.
Exemple : votre main bouge légèrement tandis que vous imaginez qu’elle devient plus légère. Vous pouvez vous demander si ce mouvement est volontaire, involontaire, ou un peu des deux. Dans tous les cas, vous pouvez parler, bouger autrement ou demander une pause.
- La mémoire
Pendant ou après une séance, certains éléments peuvent sembler très présents, tandis que d’autres sont flous ou oubliés. Des images, des impressions ou des souvenirs peuvent apparaître, mais leur vivacité ne prouve pas à elle seule qu’ils correspondent exactement à un événement passé. L’expérience ressentie mérite d’être accueillie, tout en distinguant ce vécu d’une preuve factuelle. (quantifyingconsciousness.com)
Exemple : une scène ancienne vous revient avec une émotion forte. Vous pouvez explorer ce qu’elle évoque pour vous aujourd’hui, sans conclure automatiquement que chaque détail est un souvenir exact.
Il n’y a pas une manière correcte d’être hypnotisé
Ces dimensions ne sont pas des étapes à franchir. Elles ne forment pas une échelle où il faudrait aller toujours plus loin. Elles donnent plutôt des mots pour décrire des aspects qui peuvent se combiner différemment d’une personne à l’autre, et varier au fil des séances.
Vous pouvez être attentif sans être profondément détendu, ressentir une émotion sans image, ou vous laisser guider tout en gardant un dialogue intérieur. Vous pouvez aussi ne remarquer qu’un changement très discret. Tout cela peut faire partie de votre expérience.
Si une sensation vous surprend, vous inquiète ou ne vous convient pas, vous pouvez le dire. La séance se construit dans un échange : le thérapeute propose, la personne éprouve, accepte, transforme ou refuse. L’hypnose n’exige pas de se conformer à une expérience idéale.
Parfois, le premier changement consiste simplement à porter un regard différent sur ce qui est déjà là. Une sensation devient plus nette, une pensée se fait entendre, une émotion trouve un peu d’espace. Ce n’est pas nécessairement spectaculaire. C’est parfois une petite ouverture, comme lorsqu’une fenêtre laisse entrer une autre lumière dans une pièce familière.
En quelques mots
L’hypnose ne se résume pas à un état universel que chacun devrait atteindre de la même manière. Les dimensions décrites par Pekala offrent des repères pour parler de l’attention, des émotions, des images, du raisonnement, du contrôle ou de la mémoire. Elles peuvent aider à préparer une séance, à accompagner ce qui s’y déroule et à en reparler ensuite.
Elles ne servent pas à vérifier si une personne a été « assez hypnotisée ». Elles invitent plutôt à écouter la singularité de son expérience.
