Vous regardez les nouvelles, vous observez les dérèglements climatiques, les crises sociales, les inégalités qui se creusent… Et quelque part en vous, une peur sourde grandit. Pas seulement une inquiétude passagère, mais une angoisse profonde, presque physique, qui vous serre la gorge : et si demain était pire qu’aujourd’hui ? Cette peur porte un nom : l’éco-anxiété.
Selon une étude de l’ADEME (2022), près de 60 % des Français déclarent ressentir une forme d’anxiété liée à l’environnement. Et pour cause : nous vivons dans une époque où les récits catastrophistes dominent. Les médias, les films, les discours politiques nous projettent sans cesse dans des scénarios apocalyptiques. « Tout va s’effondrer », « Il est trop tard », « L’humanité court à sa perte »… Ces phrases résonnent comme des prophéties auto-réalisatrices.
Pourtant, une autre voie existe. Une voie qui ne nie pas les défis immenses de notre temps, mais qui refuse de s’y enfermer. Une voie qui ne se contente pas de rêver d’un monde parfait (l’utopie) ni de sombrer dans la peur d’un monde détruit (la dystopie). Cette voie s’appelle la protopie.
Protopie : le monde en train de se faire
Le terme protopie a été popularisé par le futurologue Kevin Kelly (dans son livre « The Inevitable », 2016), mais on peut aussi le rapprocher des travaux du philosophe Miguel Benasayag, qui insiste sur l’importance de construire des possibles ici et maintenant, plutôt que de s’enfermer dans des idéaux inatteignables ou des peurs paralysantes.
La protopie, c’est l’idée que le futur n’est pas une destination fixe, mais un processus en cours. Ce n’est pas un paradis tout fait, ni un enfer annoncé, mais un chantier permanent, où chaque action, chaque choix, chaque relation compte.
Pourquoi ce concept peut-il apaiser l’éco-anxiété ?
- Il sort de la logique binaire (tout va bien / tout va mal).
- L’utopie nous berce d’illusions (« un jour, tout sera parfait »).
- La dystopie nous plonge dans l’impuissance (« de toute façon, tout est perdu »).
- La protopie, elle, nous dit : « Le monde est ce que nous en faisons, pas ce qu’on nous prédit. »
- Il redonne du pouvoir d’agir.
- Quand on croit que le futur est déjà écrit (par les scientifiques, les politiques, les algorithmes), on se sent spectateur de sa propre vie.
- La protopie, au contraire, réactive l’agency (la capacité à agir) : « Même petit, mon geste compte. »
- Il réenchante le présent.
- L’éco-anxiété nous projette sans cesse dans un futur catastrophique, nous coupant du moment présent.
- La protopie, elle, nous invite à voir les germes de changement déjà là : les jardins partagés, les monnaies locales, les mouvements de décroissance, les initiatives de résilience communautaire…
Comment cultiver une vision protopique dans un monde anxiogène ?
- Passer du « tout ou rien » au « un pas après l’autre »
L’éco-anxiété naît souvent d’un sentiment d’urgence absolue : « Si je ne sauve pas la planète tout de suite, c’est fichu. » Cette pression est intenable.
La protopie, elle, propose une autre temporalité : celle de l’expérimentation. Plutôt que de viser un idéal lointain, on avance par micro-actions, en acceptant que chaque pas compte, même s’il semble minuscule.
Exemple :
- Au lieu de se dire « Je dois devenir zéro déchet du jour au lendemain » (ce qui peut mener à l’épuisement), on commence par une seule habitude : composter, acheter en vrac une fois par semaine, etc.
- Au lieu de culpabiliser de ne pas militer assez, on rejoint un groupe local qui correspond à ses valeurs, sans pression de performance.
- Trouver des « oasis de sens » dans le désert de l’urgence
Dans « La Société automatique », le philosophe Bernard Stiegler parle de la nécessité de réinventer des lieux de résistance face à l’accélération technologique et économique. Ces lieux, ce sont des communautés, des projets, des espaces où le temps reprend son souffle.
Pour l’éco-anxieux, cela peut prendre plusieurs formes :
- Les projets concrets : un potager urbain, une AMAP, une monnaie locale.
- Les rituels de reconnexion : marche en forêt, méditation en pleine conscience, écriture sur ses émotions.
→ Ces « oasis » ne résolvent pas la crise écologique, mais elles rappellent que le monde n’est pas qu’un champ de bataille : c’est aussi un lieu de création.
- Accepter l’imperfection sans renoncer à l’engagement
L’un des pièges de l’éco-anxiété, c’est le syndrome de l’imposteur écologique : « Je trie mes déchets, mais je prends encore l’avion → je ne sers à rien. » Ou au contraire, le déni : « De toute façon, les politiques ne font rien, alors à quoi bon ? »
La protopie propose une troisième voie : l’engagement imparfait.
- On peut limiter sa consommation de viande sans devenir vegan.
- On peut voter pour des candidats imparfaits tout en militant localement.
- On peut accepter de ne pas tout savoir tout en continuant à apprendre.
→ « le mieux est l’ennemi du bien » : mieux vaut une action modeste mais réelle qu’un idéal inatteignable qui paralyse.
Et si la protopie était déjà là, sans qu’on la voie ?
Parfois, l’éco-anxiété nous aveugle : nous ne voyons plus que les catastrophes, et nous oublions que le monde est aussi en train de se réparer, lentement, par endroits.
- En France, le nombre de fermes en permaculture a été multiplié par 10 en 10 ans (source : Ferme d’Avenir, 2023).
- Les villes en transition (comme Ungersheim en Alsace) montrent qu’une autre économie est possible.
- Les thérapies écologiques (comme l’écopsychologie, développée par Michel Maxime Egger) aident à retrouver un lien apaisé avec la nature.
→ La protopie, c’est l’art de voir ces signes, sans nier les ombres.
En conclusion : et si le futur était une histoire que nous écrivons ensemble ?
L’éco-anxiété n’est pas une maladie, mais une réaction saine à un monde malade. Elle nous dit : « Quelque chose ne va pas, et je veux agir. »
La protopie ne supprime pas cette angoisse, mais elle lui donne un cadre plus habitable :
- Elle remplace la peur du futur par la curiosité : « Et si demain était différent, mais pas forcément pire ? »
- Elle transforme l’impuissance en créativité : « Et si je pouvais contribuer, à ma mesure, à écrire une autre histoire ? »
- Elle réenchante le présent : « Et si le monde de demain se construisait déjà aujourd’hui, dans les gestes du quotidien ? »
Alors, plutôt que de vous demander « Comment survivre à l’effondrement ? »,
demandez-vous : « Comment participer à la naissance d’un monde plus vivant ? »
