L’Hydre et la forêt blessée : Hercule, Ashitaka et la guerre contre soi-même

L’Hydre et la forêt blessée : Hercule, Ashitaka et la guerre contre soi-même

Il existe parfois, entre des œuvres nées à des millénaires de distance, une parenté secrète. Comme si certaines vérités sur la nature humaine cherchaient, de génération en génération, à se frayer un chemin vers la lumière, sous des formes différentes, dans des langues différentes, mais portant le même message fondamental.

Le mythe grec d’Hercule et de l’Hydre de Lerne. Le film japonais de Hayao Miyazaki, Princesse Mononoké, sorti en 1997. Deux récits. Deux cultures. Une même question au cœur : Que faisons-nous de ce que nous refusons de regarder en nous ?

 

L’Hydre de Lerne : rappel du mythe

Dans la mythologie grecque, Hercule est envoyé combattre l’Hydre, une créature monstrueuse tapie dans les profondeurs d’un marais pestilentiel, près de la ville de Lerne. Le marais lui-même est significatif : l’eau y est stagnante, corrompue. La vie ne s’y écoule plus normalement. Et c’est précisément de cette stagnation que naît le monstre. Hercule commence par l’affronter avec ce qu’il sait faire : la force, la détermination, le combat frontal. Il tranche les têtes de l’Hydre. Mais à chaque tête coupée, deux autres repoussent. Plus il combat, plus le monstre prolifère.

C’est seulement lorsqu’il change d’approche, en cautérisant les plaies avec la torche de son compagnon Iolaos, qu’il parvient à mettre fin au cycle. Mais la victoire reste partielle, et c’est peut-être là le détail le plus honnête du mythe : la tête immortelle, celle qui ne peut pas mourir, est enfouie sous un rocher, à l’écart du chemin. Enterrée. Pas transformée. Le mythe ne promet pas une guérison totale. Il décrit une mise à l’écart provisoire de ce qui résiste à toute résolution définitive.

 

Ce que nous faisons de même

Ce mythe décrit quelque chose que beaucoup d’entre nous vivent sans s’en rendre compte.

Nous apprenons très tôt qu’il existe des émotions acceptables et des émotions qui ne le sont pas. La colère fait peur. La tristesse gêne. La peur fait honte. Alors nous luttons. Nous réprimons. Nous tranchons mentalement ce qui dépasse, ce qui déborde, ce qui risque de déranger. Et comme l’Hydre, ce que nous combattons revient, souvent en pire. La colère que l’on étouffe ne disparaît pas. Elle se transforme en irritabilité diffuse, en cynisme, en explosions soudaines pour des raisons apparemment insignifiantes. La peur que l’on nie se mue en anxiété de fond, en hypervigilance, en corps qui ne sait plus se détendre. La tristesse que l’on refoule devient un vide sourd, une fatigue inexpliquée, un sentiment d’être absent de sa propre vie. Plus nous luttons contre ce que nous ressentons, plus cela occupe d’espace.

Les recherches en psychologie cognitive l’ont bien documenté, on parle parfois du paradoxe de la suppression : tenter activement de ne pas penser à quelque chose revient souvent à y penser davantage. L’effort de contrôle lui-même maintient ce que l’on cherche à écarter. La question que pose alors le mythe d’Hercule n’est pas : comment vaincre ce monstre ?

Elle est : et si ce monstre n’était pas là pour être vaincu, mais pour être compris ?

 

Le passage vers Miyazaki : même eau, autres rives

Princesse Mononoké (qui va être spoilé dans la suite) s’ouvre sur une image que les spectateurs retiennent longtemps : un sanglier géant, couvert de serpents noirs qui s’enroulent comme des tentacules, qui traverse la forêt en dévastant tout sur son passage. Il n’attaque pas par malice. Il souffre. On apprendra que ce dieu-sanglier, Nago, a reçu en lui une balle de fer, vestige de la violence humaine, fragment de métal incrusté dans sa chair depuis trop longtemps. C’est cette douleur non traitée, cette rage non reconnue, qui l’a lentement transformé en démon. Il y a ici quelque chose qui fait écho au marais de Lerne.

Dans les deux récits, le monstre n’est pas né du néant. Il est né d’une stagnation, d’une eau qui ne circule plus, d’une blessure qui n’a pas pu être soignée. L’Hydre émerge d’un marais où la vie s’est corrompue faute de mouvement. Le dieu-sanglier s’est corrompu parce qu’une blessure étrangère s’est enkystée en lui, sans que personne ne puisse, ou ne veuille, l’en délivrer. Et dans les deux cas, la première réponse humaine est la même : combattre. Trancher. Repousser. Détruire ce qui menace. Avec les mêmes résultats : le monstre revient, ou en engendre d’autres.

 

Lady Eboshi : la figure du contrôle absolu

Dans Princesse Mononoké, Lady Eboshi incarne avec une grande finesse narrative ce que nous faisons collectivement et individuellement, lorsque nous choisissons la guerre comme seule réponse à ce qui nous résiste. Lady Eboshi n’est pas un personnage mauvais. C’est là toute la complexité de Miyazaki. Elle a affranchi des femmes réduites en esclavage dans des maisons closes. Elle soigne les lépreux rejetés par la société. Elle construit, elle protège, elle nourrit les siens. Mais elle a décidé que la forêt, avec ses dieux, ses esprits, ses lois propres était un obstacle à abattre. Pas à comprendre. Pas à rencontrer. À détruire.

Elle fait la guerre aux dieux animaux non par cruauté gratuite, mais parce qu’elle croit sincèrement que c’est le seul langage efficace. Que la force, la poudre à canon et la volonté suffisent à soumettre ce qui résiste. Et ce faisant, elle déclenche quelque chose qu’elle ne contrôle plus. Sa guerre ne résout rien. Elle empoisonne tout, littéralement, dans le film. Les dieux blessés deviennent des démons. La haine se répand comme une infection. La destruction appelle la destruction.

Lady Eboshi est le visage de ce que nous connaissons bien en nous-mêmes : la tentation de régler par la force ce qui demande de la patience, de l’écoute, de la rencontre. De couper ce qui déborde plutôt que de chercher pourquoi cela déborde.

 

San : la part reniée qui rugit

San, la Princesse Mononoké elle-même, est peut-être le personnage le plus douloureux du film. Enfant humaine abandonnée en forêt par ses parents qui cherchaient à apaiser la louve Moro, elle a été élevée parmi les loups. Elle se vit comme une louve. Elle rejette son humanité avec violence, avec dégoût. Elle haït les humains et secrètement, peut-être, elle se haït elle-même de l’être.

San est une part exilée. Dans l’approche IFS (Internal Family Systems), certaines parts de nous-mêmes sont reléguées loin de la conscience parce qu’elles portent quelque chose de trop difficile à intégrer, une honte, une rage, une douleur fondamentale. Ces parts exilées ne disparaissent pas. Elles survivent, souvent féroces, souvent désespérées, attendant d’être reconnues. San rugit parce qu’elle n’a pas été reconnue. Elle attaque, elle mord, elle refuse, parce que c’est la seule façon qu’elle connaisse de dire : j’existe, et je souffre, et je mérite une place. Combien de fois, en nous, une émotion difficile fonctionne exactement ainsi ? Elle devient agressive, envahissante, incontrôlable, non parce qu’elle est mauvaise, mais parce que nous l’avons trop longtemps ignorée.

 

Ashitaka : porter sans nier

Face à Lady Eboshi et à San, Ashitaka représente quelque chose de rare et de difficile.

Il est blessé dès le début du film. Une malédiction s’est installée dans son bras droit, une haine noire, visqueuse, héritée d’un dieu-sanglier consumé par la rage. Cette malédiction grandit. Elle lui donne une force terrible, incontrôlable. Elle le tuera, à terme. Ashitaka ne nie pas cette blessure. Il ne la combat pas non plus frontalement. Il la porte, conscient de ce qu’elle est, sans se laisser définir par elle. Et cette posture change tout.

Là où Lady Eboshi cherche à détruire ce qu’elle ne comprend pas, là où San rejette ce qu’elle ne peut pas intégrer, Ashitaka regarde les deux camps avec une clarté dépourvue de haine, c’est ainsi que le film formule cette qualité, et c’est une formulation remarquable. Il ne prend pas parti. Il cherche à voir.

En psychosynthèse, on parlerait ici du travail du moi conscient, cette instance de l’être capable d’observer ses propres contenus psychiques sans être emporté par eux. Assagioli décrivait cette capacité comme fondamentale : pouvoir dire j’ai de la colère plutôt que je suis ma colère. Observer la vague sans être la vague. Ashitaka incarne cela. Il est touché, traversé, blessé, mais il reste, quelque part, un observateur. Un passeur.

 

Le dieu de la forêt : vers la totalité du Soi selon Assagioli

Au cœur du film de Miyazaki se trouve une figure encore plus grande : le Dieu de la Forêt, être de vie et de mort à la fois, qui donne et reprend la vie avec une égale sérénité. Il n’est ni du côté des humains ni du côté des animaux. Il est la totalité.

Cette figure résonne profondément avec ce que Roberto Assagioli, fondateur de la psychosynthèse, appelait le Soi transpersonnel, à distinguer soigneusement du moi ordinaire, ce « je » quotidien avec lequel nous nous identifions le plus souvent. Pour Assagioli, le moi est un centre de conscience et de volonté, précieux et nécessaire. Mais il ne représente qu’une partie de ce que nous sommes. Au-dessus et au-delà de lui existe le Soi transpersonnel : une instance plus vaste, plus stable, qui n’est pas ballotée par les conflits intérieurs, les identifications passagères ou les blessures de l’histoire personnelle. Le Soi n’est pas en guerre contre nos parts difficiles. Il les contient toutes, sans en exclure aucune.

Dans la psychosynthèse, le travail thérapeutique consiste précisément à établir une relation vivante entre le moi et ce Soi plus profond, non pas en niant les conflits, les parts douloureuses ou les zones d’ombre, mais en les accueillant depuis un centre plus stable et plus vaste.

Le Dieu de la Forêt, dans le film de Miyazaki, est cette même instance : il ne combat pas, il ne juge pas, il ne choisit pas un camp. Il est la présence qui contient tout, la vie comme la mort, la lumière comme l’obscurité, avec une égale et silencieuse profondeur. La guérison, dans cette perspective, ne consiste pas à renforcer une partie de soi au détriment des autres.
Elle consiste à rétablir une circulation entre toutes, depuis ce centre qui nous dépasse sans nous être étranger.

 

Ce que les deux récits nous invitent à faire

Ni le mythe d’Hercule ni Princesse Mononoké ne proposent une vision naïvement pacifiste où tout conflit pourrait être évité. Miyazaki lui-même n’offre pas de happy end simple : la forêt est dévastée, des dieux meurent, des humains aussi. Mais quelque chose survit, non pas malgré la complexité, mais à travers elle. Ce que les deux récits semblent murmurer, c’est ceci :

  • Avant de trancher, interroge.
    Avant de nier, regarde.
    Avant de fuir, demande-toi ce que le monstre cherche à te dire.

Cela ne signifie pas que tout vient uniquement de l’intérieur, ni que les souffrances seraient toujours une affaire individuelle. Certaines blessures sont structurelles, sociales, héritées de violences collectives qui nous précèdent et qui façonnent nos vies sans que nous en soyons responsables. Mais entre ce que le monde nous a fait et ce que nous choisissons d’en faire, il existe un espace. Petit, parfois. Fragile, souvent. Mais réel. Et c’est dans cet espace que le travail psychique devient possible.

 

Une question pour finir

Comme Ashitaka remontant vers la source du mal qui l’habite, il est parfois possible de se demander :

  • Quelle est la blessure qui a produit ce que je combats en moi ?
    Que cherche à me dire cette part que j’aurais préféré ne pas avoir ?
    Qu’est-ce que mon Hydre intérieure protège, depuis son marais ?

Ce déplacement de regard, de la guerre vers la curiosité, n’est pas simple. Il demande du courage. Un courage différent de celui d’Hercule. Pas le courage de trancher. Le courage de rester là, dans l’inconfort, le temps de comprendre.

 

 

Ce type de travail peut se faire dans un espace thérapeutique sécurisé, à son rythme, avec un accompagnement adapté. Si certaines de ces questions résonnent en vous, il peut être utile d’en parler avec un professionnel.