Il arrive que l’on se sente tiraillé, sans tout à fait savoir pourquoi.
Une part de soi veut agir, comprendre, reprendre les rênes. Une autre voudrait simplement souffler, arrêter de devoir gérer, optimiser, prouver. Ces deux mouvements coexistent en nous, parfois en tension feutrée, parfois en guerre ouverte. Et cette tension, loin d’être le signe que quelque chose cloche, est l’une des expériences les plus profondément humaines qui soit.
Deux figures de la mythologie grecque : Orphée et Prométhée, racontent cette tension depuis des millénaires. Non pas comme des héros lointains, mais comme des miroirs. Et peut-être aussi comme des portraits de notre époque tout entière.

Les mythes, ces récits qui nous précèdent
Avant la psychologie, avant les classifications, les humains racontaient des récits. Pas pour fuir la réalité, mais pour la traverser, pour lui donner une forme habitable.
Le mythe ne pose pas de diagnostic. Il ouvre un espace de reconnaissance : est-ce que quelque chose, ici, me ressemble ? C’est précisément ce que l’approche narrative en psychologie reconnaît : les récits que nous habitons façonnent ce que nous percevons, ce que nous espérons, ce que nous croyons possible. Changer de récit, ou simplement l’élargir, peut déjà ouvrir quelque chose dans une vie qui semblait figée.
Prométhée : la part qui agit, crée, refuse de subir
Prométhée est le Titan qui dérobe le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Ce feu, ce n’est pas seulement la chaleur. C’est la technique, la créativité, la capacité à transformer le réel, l’élan qui dit : les choses peuvent être autrement qu’elles ne sont.
La part prométhéenne en nous est précieuse. Elle se manifeste chaque fois qu’une part de vous refuse de rester enfermée dans une situation douloureuse, chaque fois que vous décidez de poser une limite, d’entreprendre une thérapie, de changer ce qui ne vous convient plus. En thérapie des schémas, c’est précisément cette énergie que l’on mobilise : identifier les croyances héritées, tu dois tout contrôler pour survivre, si tu t’arrêtes, tout s’effondre, et agir, concrètement, pour les défaire.
Quand Prométhée ne sait plus pour quoi il brûle
Mais le mythe ne s’arrête pas là. Après son geste, Prométhée est condamné : enchaîné sur un rocher, un aigle lui dévore le foie chaque jour. Chaque nuit, il repousse. Et le lendemain recommence.
L’image ressemble à ce que beaucoup décrivent en consultation : je sais que je devrais m’arrêter, mais je ne peux pas. Je produis, je gère et je ne sais plus très bien pourquoi. Byung-Chul Han nomme ce phénomène avec précision : nous vivons dans une société qui a remplacé l’interdit par l’injonction à la performance. Le sujet contemporain ne s’opprime plus de l’extérieur il s’opprime lui-même, convaincu que sa valeur se mesure à ce qu’il produit.
Le sociologue Raphaël Liogier ajoute une couche essentielle. Ce qui caractérise le sujet contemporain, c’est moins l’épuisement que l’absence de foyer intérieur stable depuis lequel l’action prendrait sens. Il appelle cela le soi flottant : un sujet qui dérive entre des identités multiples et des injonctions contradictoires, qui produit et s’affiche non pas parce qu’il sait où il va, mais précisément parce qu’il ne le sait plus et que l’agitation compense le vertige. Liogier y voit pourtant autre chose qu’un dysfonctionnement. Dans cette dérive, il décèle une aspiration authentique à quelque chose de plus grand que soi, une soif de sens, d’appartenance, de lien avec ce qui dure. Prométhée ne vole pas le feu par vanité. Il le vole parce qu’il croit que ce feu peut réchauffer quelque chose. Le problème n’est pas le désir, c’est l’absence de récit qui lui donnerait une direction.
Ce déplacement change la lecture thérapeutique : la part prométhéenne épuisée ne demande pas seulement à s’arrêter. Elle demande à retrouver un foyer, un sens, une appartenance qui ne soit pas seulement performative.
Orphée : la part qui traverse l’obscur et peine à lâcher
L’histoire d’Orphée est d’une beauté déchirante. Orphée est le musicien dont le chant apaise les bêtes sauvages et fait pleurer les pierres. Quand Eurydice meurt, il descend dans le royaume des morts pour la ramener. Il charme Hadès lui-même. On lui accorde l’impossible à une seule condition : ne pas se retourner avant d’avoir traversé. Il se retourne. Et la perd pour toujours.
Le seuil et la vulnérabilité
Ce qui rend ce mythe si puissant, c’est que la condition imposée à Orphée n’est pas une punition arbitraire. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la nature de ce qui est vivant.
Le philosophe Jean-Philippe Pierron propose une pensée du passage, ces moments de seuil où quelque chose de nous se transforme, non pas parce que nous l’avons maîtrisé, mais parce que nous avons consenti à y être exposés. Le passage est une zone intermédiaire où l’on accepte de ne pas tout voir et où, précisément, quelque chose peut advenir. Orphée est dans le passage. Et la condition de ce passage, ne pas se retourner, est la condition de toute vulnérabilité vraie : consentir à ne pas tout tenir. Ce n’est pas de la faiblesse. C’est une forme de courage que notre époque reconnaît mal, parce qu’elle ressemble à une renonciation alors qu’elle est une ouverture.
Le regard qui fige ce qu’il voulait tenir
Orphée ne perd pas Eurydice parce qu’il l’aime trop peu. Il la perd parce qu’il l’aime d’un amour qui veut tout voir, tout garantir. Son regard en arrière est le geste de celui qui ne supporte plus l’incertitude du réel, cette incertitude qui était pourtant la condition même du retour.
Nous reconnaissons ce geste : ce moment où l’on vérifie que l’autre est encore là, où l’on rejoue une conversation terminée, où l’on cherche une promesse que rien ne peut tout à fait garantir. En thérapie des schémas, on reconnaîtrait peut-être le schéma d’abandon, cette conviction profonde, souvent préverbale, que ce qui compte finira par disparaître.
Mais Pierron nous invite à aller plus loin que le diagnostic. Le regard d’Orphée est aussi le regard de notre époque : une époque qui ne sait plus habiter le présent sans l’archiver, le mesurer, le valider. Une époque qui se retourne constamment et qui risque, ce faisant, de perdre précisément ce qu’elle cherchait à préserver : le vivant, l’imprévisible, la relation.
Deux figures, un tissu
Miguel Benasayag rappelle que nous ne sommes pas des individus isolés qui entrent en relation de temps en temps. Nous sommes déjà du lien constitués par lui. Prométhée est alors aussi le portrait d’une civilisation qui a cru pouvoir arracher le feu au tissu vivant des relations sans en payer le prix. Et le soi flottant de Liogier en est peut-être la conséquence : quand on rompt avec le tissu du vivant, on perd le foyer. On continue à porter le feu mais on ne sait plus où le déposer.
Orphée, lui, est la figure de ce que notre époque a peut-être perdu : la capacité de traverser ce qui est douloureux en lien, sans exiger que ce lien soit immédiatement prouvé ou rentable. Ce qu’il essayait de ramener des Enfers n’était peut-être pas seulement une femme mais une qualité de présence au monde, cette douceur fragile que ni la technique ni la performance ne peuvent remplacer.
Ce que la psychologie peut faire de ces tensions
L’approche IFS propose de considérer nos conflits intérieurs non pas comme des dysfonctionnements, mais comme des dialogues entre des parts qui ont chacune leur logique et leur histoire.
La part prométhéenne protège souvent une peur profonde : être dépassé, ne pas être à la hauteur. Sous son agitation se cache une soif plus profonde : celle d’un sens, d’un foyer, d’une appartenance qui tienne. La part orphique protège autre chose : le lien, la continuité, la douceur de ce qui est familier. Mais quand elle est submergée par l’inquiétude, elle se retourne et perd ce qu’elle cherchait à tenir. Sous ce regard en arrière, il y a souvent une blessure ancienne : le souvenir d’une présence qui a manqué.
Ces deux parts ne sont pas des ennemies. Elles sont des protectrices. Et c’est parce qu’elles protègent quelque chose de précieux qu’elles méritent d’être entendues, pas combattues, mais accompagnées.
La psychosynthèse ajoute une dimension essentielle : elle distingue le Je quotidien du Soi transpersonnel, une instance plus profonde et plus stable depuis laquelle il devient possible d’observer ces parts en conflit sans être emporté par aucune d’elles. Ce n’est pas une position de survol froid. C’est un espace intérieur de présence, celui depuis lequel un dialogue devient possible entre ces parts qui se sabotent. Le Soi transpersonnel, c’est l’endroit en nous qui n’est ni Prométhée ni Orphée, mais qui peut les entendre tous les deux. Qui peut reconnaître dans l’un la soif de sens, et dans l’autre la soif de lien. Et qui peut, peu à peu, leur offrir ce qu’ils cherchent : un foyer intérieur stable, depuis lequel vivre n’est plus une performance ni une surveillance, mais une présence.
Une question pour commencer
Peut-être qu’en lisant ces pages, quelque chose a résonné. Peut-être avez-vous reconnu dans Orphée cette façon de ne pas pouvoir tout à fait lâcher. Peut-être avez-vous reconnu dans Prométhée cette fatigue de quelqu’un qui porte un feu admirable mais ne sait plus pour quoi il brûle.
Ces reconnaissances ne sont pas des diagnostics. Ce sont des invitations à regarder, non pas en arrière, mais vers l’intérieur, avec la douceur que l’on accorde rarement à soi-même. La question n’est pas : laquelle de ces figures suis-je ?
Elle est plutôt : laquelle de ces deux parts prend trop de place en ce moment et qu’est-ce que l’autre, plus silencieuse, essaie de me dire ? Depuis quel foyer intérieur est-ce que j’existe, quand je ne suis ni en train de tout contrôler, ni en train de tout craindre ? Ce déplacement discret, presque imperceptible peut déjà ouvrir quelque chose.
Pour conclure ou plutôt, pour commencer
Les mythes ne meurent pas. Ils changent de costume.
Prométhée se lève à six heures, répond à ses mails à minuit, crée des choses admirables et se demande pourquoi il est si épuisé d’être si vivant. Orphée vérifie son téléphone toutes les dix minutes, rejoue des conversations terminées, marche dans le monde comme quelqu’un qui vérifie sans cesse que le sol est encore là.
Ces figures traversent nos vies parce qu’elles parlent de quelque chose que la modernité n’a pas résolu : comment créer sans s’enchaîner ? Comment aimer sans dévorer ce que l’on aime ? Comment habiter le monde sans se perdre soi-même ?
Benasayag nous rappelle que nous sommes faits de liens, que le soin de soi est inséparable du soin du tissu qui nous relie aux autres. Pierron nous invite à faire confiance au passage, à consentir à la vulnérabilité comme condition de la transformation. Et la psychosynthèse nous offre ce que ni Prométhée ni Orphée n’avaient trouvé : un centre stable, silencieux, patient, depuis lequel toutes ces parts peuvent enfin coexister sans se détruire.
Il n’y a pas de réponse définitive. Il y a un chemin. Et le premier pas, c’est peut-être simplement de reconnaître que ces deux voix existent en vous et qu’elles méritent, l’une comme l’autre, d’être entendues.

Si vous vous reconnaissez dans ces tensions et souhaitez en explorer le sens, vous pouvez prendre contact pour un premier échange.