Pourquoi nous défendons parfois des décisions que nous n’avons pas prises

Pourquoi nous défendons parfois des décisions que nous n’avons pas prises

Une exploration dérangeante de nos décisions, de nos convictions et de notre identité

« Je sais pourquoi j’ai fait ce choix. » Cette phrase, nous la prononçons souvent avec une certaine tranquillité. Comme si, derrière nos décisions, il y avait une continuité, une logique, une forme de solidité. Et pourtant…

Certaines recherches en psychologie expérimentale viennent fissurer cette évidence. Pas pour la détruire. Mais pour nous inviter à la regarder autrement.

 

 

Une expérience troublante : défendre un choix que nous n’avons pas fait

En 2005, les chercheurs Petter Johansson et Lars Hall réalisent une expérience devenue célèbre. Ils demandent à des participants de choisir entre deux visages. Puis, à leur insu, ils inversent les images… et présentent l’autre comme étant leur choix. La plupart des participants ne détectent rien. Mais surtout, et c’est là que quelque chose bascule, ils justifient ce “choix” avec précision, avec sincérité, avec conviction. Ils ne jouent pas un rôle. Ils ne mentent pas. Ils deviennent les auteurs d’un choix qui n’a pas été le leur.

 

Et si ce n’était pas un cas isolé ?

On pourrait se rassurer en pensant qu’il ne s’agit que d’une illusion visuelle. Mais ce phénomène a été reproduit ailleurs. Des participants goûtent deux confitures. On inverse les pots à leur insu. Ils commentent alors un goût qu’ils n’ont pas choisi. Et ils le font avec naturel. Plus troublant encore : lorsqu’ils pensent repartir avec leur choix, ils détectent encore moins la manipulation. Comme si l’engagement rendait l’esprit plus attaché à la cohérence qu’à la vérification.

 

Le point de bascule : nos convictions elles-mêmes

En 2012, ces expériences s’étendent aux opinions morales. Des réponses sont inversées à l’insu des participants. Une majorité ne s’en aperçoit pas. Et défend ensuite des positions opposées aux leurs. Avec des arguments solides. Avec sincérité. Ce que nous pensions le plus stable en nous, nos valeurs, se révèle, lui aussi, en partie malléable.

 

Ce que cela dit de nous (et pourquoi c’est dérangeant)

Ce n’est pas simplement que nous pouvons nous tromper. C’est plus profond.

👉 Nous pouvons ressentir comme nôtre ce qui ne l’est pas.
👉 Nous pouvons argumenter sincèrement une position que nous n’avons pas choisie.
👉 Et en la défendant, nous pouvons finir par la rendre réellement nôtre.

Le cerveau ne se contente pas de raconter une histoire.  Il ajuste nos perceptions pour que cette histoire tienne.Ce mécanisme, décrit notamment par la dissonance cognitive (Festinger), ne relève pas seulement d’une erreur. Il participe à une nécessité psychique : maintenir une forme de continuité intérieure.

 

Et en nous… qui a besoin que cela tienne ?

Une autre manière d’approcher ce phénomène consiste à déplacer la question : Ce n’est pas seulement “pourquoi je justifie ?” Mais : quelle part de moi a besoin que cette version soit vraie ? Dans une perspective on peut faire l’hypothèse que plusieurs dynamiques coexistent :

  • une part qui cherche la cohérence, pour éviter le doute
  • une part qui protège d’une remise en question trop douloureuse
  • une part plus sensible, parfois plus silencieuse, qui ressent un écart

La rationalisation n’est alors pas un défaut. Elle peut être comprise comme une tentative de protection. Maintenir une histoire cohérente, c’est parfois éviter un effondrement, une perte de repères, ou une confrontation à des contraintes réelles.

 

Pourquoi cela nous concerne tous

Dans la vie quotidienne, ce mécanisme est discret mais omniprésent. Un travail que l’on n’a pas vraiment choisi… mais que l’on apprend à défendre. Une relation dans laquelle on reste… et que l’on finit par justifier. Une image de soi construite tôt… et qui devient une évidence. Dans chacun de ces cas, il ne s’agit pas de mensonge. Il s’agit d’un ajustement psychique, mais aussi corporel, relationnel, social.

 

Un enjeu psychologique… et social

Ce phénomène ne se déploie pas dans le vide. Dans un monde marqué par :

  • l’accélération (Hartmut Rosa),
  • la pression à la cohérence et à la performance (Byung-Chul Han),
  • et certaines formes de normalisation du discours (Roland Gori),

le maintien d’une cohérence devient presque une exigence. Il faut savoir expliquer. Justifier. Être aligné. Mais si le fait même de défendre une position tend à la renforcer, alors certaines adhésions peuvent se consolider sans avoir été réellement choisies. Ce n’est pas une critique. C’est un point de vigilance.

 

Faut-il alors se méfier de soi ?

Peut-être pas se méfier. Mais s’écouter autrement. Car ce mécanisme a une fonction : il nous aide à tenir, à faire lien, à ne pas nous disperser. Sans lui, tout pourrait devenir instable. Mais lorsqu’il devient rigide, il peut nous éloigner de certaines zones plus sensibles de l’expérience.

 

Ouvrir un espace : entre le corps, les parts… et le récit

Peut-être que l’enjeu n’est pas de “retrouver la vérité”. Mais de créer un espace. Un espace où trois niveaux peuvent coexister :

  • ce que je raconte
  • ce que je ressens
  • et ce qui, en moi, tente de maintenir une cohérence

Un espace où une question peut apparaître : « Est-ce que quelque chose en moi cherche à comprendre… ou à maintenir coûte que coûte une version tenable ? »

 

Une question à garder avec soi

Prenez un instant. Pensez à une évidence vous concernant. Puis, doucement :

  • Que dit mon corps lorsque j’y pense ?
  • Est-ce que toutes les parts de moi sont d’accord avec cela ?
  • Ou est-ce qu’une partie de moi s’efforce de rendre cette idée supportable ?

Il ne s’agit pas de trancher. Mais de laisser émerger une nuance. Parce que parfois, ce n’est pas en changeant d’avis que quelque chose évolue. C’est en laissant coexister plusieurs vérités, sans en forcer immédiatement la cohérence.