Entre le souffle des anciens mythes, la rigueur du raisonnement logique et l’agilité rusée de la pensée pratique, le discours humain tisse des mondes. Ces trois formes — mythos, logos, métis — incarnent autant de manières d’habiter et de dire le réel. Cette triade n’est pas une simple typologie. Elle est un théâtre où s’affrontent et s’entrelacent les puissances du langage.
Mythos : la parole fondatrice
Le mythos est la forme la plus archaïque du discours, celle qui précède l’argumentation et la logique, mais ne les ignore pas. Il ne s’agit pas d’un mensonge ou d’une fable au sens moderne, mais d’un récit porteur de vérité, enraciné dans la mémoire collective. Chez les Grecs anciens, mythos signifiait le récit, souvent oral, qui explique l’origine du monde, des dieux, des coutumes. Il ne démontre pas, il montre, à travers des images, des figures, des actions exemplaires. Le mythe ne cherche pas à convaincre, mais à faire advenir un sens profond par le biais de la narration.
Les travaux de Mircea Eliade ou de Claude Lévi-Strauss ont montré comment le mythe remplit une fonction cosmologique et sociale : il ordonne le réel en le rendant intelligible par l’imaginaire. Il ne répond pas au « comment » mais au « pourquoi » : pourquoi la mort ? Pourquoi les saisons ? Pourquoi le pouvoir ? Le mythe, disait Paul Ricoeur, est « le porteur d’une vérité archaïque », une vérité symbolique et existentielle, qui s’adresse non à la démonstration, mais à la conscience sensible et spirituelle.
Logos : la parole démonstrative
Avec l’avènement de la philosophie grecque, notamment chez Parménide, Héraclite, Platon et Aristote, un autre type de discours se développe : le logos. Ce terme polysémique désigne à la fois le langage, la raison, la parole articulée, et même le sens. Le logos est le discours rationnel, structuré, argumentatif. Il cherche la vérité par la logique, la clarté, la cohérence. Le logos établit des relations de cause à effet, construit des syllogismes, fonde la rhétorique (chez Aristote) et le dialogue dialectique (chez Platon). Le logos ne remplace pas le mythos : il le déplace. Platon utilise encore les mythes, mais pour les mettre au service d’une pensée qui cherche la démonstration. Aristote, lui, va formaliser les catégories de la logique et de la rhétorique, posant les fondements de la pensée scientifique et juridique occidentale.
Dans la tradition chrétienne, le logos prend une dimension sacrée : « Au commencement était le Logos ». Ici, le Logos devient le Verbe, c’est-à-dire la parole divine incarnée. Le raisonnement s’unit alors à la révélation. Le logos est la tentative de dire le réel dans sa structure, de le comprendre pour mieux le maîtriser — c’est la parole des mathématiciens, des législateurs, des philosophes et des savants.
Métis : la parole rusée
Plus discrète dans le canon philosophique occidental, mais centrale dans les traditions populaires et dans certaines pensées anthropologiques, la métis est une autre forme de discours : l’intelligence rusée, la sagacité incarnée, la parole adaptative et contextuelle. Elle parle par images mouvantes, par formules ambivalentes, par réversibilité. Elle est la parole des marins, des artisans, des guérisseuses, des sophistes — mais aussi des thérapeutes, qui doivent souvent user d’intelligence relationnelle pour naviguer entre logique et symbolique. C’est une forme de discours incarné, souvent tacite, implicite, mais hautement efficace. Elle suppose une attention au kairos, au moment opportun, à la fluctuation des situations. La métis est l’intelligence du vivant : elle ne cherche pas à contrôler, mais à s’ajuster, à composer, à contourner.
Le discours métis comme la rhétorique utilisent tous deux : L’ambiguïté contrôlée, pour ménager plusieurs interprétations. La feinte et l’ironie, comme stratégies d’évitement ou d’attaque indirecte. Le détour narratif ou analogique, plutôt que l’affirmation brute. Ulysse, archétype de la métis, aurait été un grand orateur : il parle peu, mais chaque mot est un crochet. Il ne démontre pas : il piège, enchante, retourne. Voici toutefois une différence de fond : la rhétorique, surtout chez Aristote, tend à être codifiée, enseignable, méthodique. Elle est une technè, un art avec des règles.
Avec la Mètis, nous ne sommes plus dans la sphère des vérités mais dans celle de la réussite, de l’efficacité. On n’est plus dans des rapports d’altérité, mais dans un rapport de Métamorphoses, où le sujet devient soit l’objet soit l’autre sujet qui est en face de lui. C’est bien toute l’altérité qui est remise en question dans le savoir Mètis. Seul, importe qu’on réussisse au coup par coup, sous la pression de l’instant, dans la rapidité.
Trois formes, un seul monde
Ces trois formes de discours ne sont pas exclusives. Elles coexistent, souvent de manière souterraine ou contradictoire, dans notre rapport au monde et à la parole.
- Le mythos donne sens à notre existence par des récits fondateurs et des archétypes.
- Le logos structure notre pensée par l’analyse et l’argumentation.
- La métis nous relie à la complexité mouvante du réel par l’intuition, la ruse, l’expérience.
Dans nos sociétés contemporaines, souvent dominées par le logos technoscientifique, réhabiliter le mythos et la métis, c’est résister à la réduction du discours à la seule preuve, au seul calcul. C’est redonner place aux voix du sensible, du poétique, du relationnel.
Comme le disait Michel Serres, « nous devons apprendre à penser dans les entrelacements », là où les catégories s’effacent pour laisser place à des discours pluriels, vivants, inspirés.
Conclusion : L’art du dire pluriel
Mythos, logos, métis : voici trois manières de dire, trois formes d’intelligence, trois modes d’être au monde. Le mythe fonde, le logos explique, la métis ajuste. Le futur du discours — dans l’éducation, la clinique, la politique — pourrait bien résider dans leur entrelacs vivant.
M. Amorim soutient, que la post-modernité semble investir davantage sous la forme Mètis, où « aucun régime de vérité ne s’impose plus, ni celui de l’aléthéia archaïque, ni celui de la science. C’est le critère d’efficacité qui serait ainsi devenu dominant et autonome. » Moyennant quoi, c’est bien vers une dilution de l’altérité que, selon cet auteur, nous nous dirigeons. Nous voyons ici comment le savoir Mètis est celui qui, hors lien social (Mythos) et hors rationalité (Logos), peut continuer sa course, même si le fait de se couper des deux autres savoirs est tout à fait problématique. Il est donc important pour le collectif et pour l’être individuel, de retrouver un équilibre entre ses différents discours pour un apaisement psychique.