Et si je n’étais pas celui/celle que je crois être ? Le piège du « faux self »

Et si je n’étais pas celui/celle que je crois être ? Le piège du « faux self »

Il y a des vies qui tiennent, parfois même très bien. Les choix sont cohérents, les relations relativement apaisées, le quotidien fonctionne. Et pourtant, quelque chose ne s’y dépose pas tout à fait. Comme si l’existence avançait… sans toujours être habitée.

Dans ce que l’on peut appeler un faux self de trajectoire, il existe souvent une promesse ancienne : “Je vais te garder en sécurité.” Et cette promesse est souvent tenue. La vie continue. Elle peut même devenir stable, organisée, acceptable, parfois même réussie. Mais ce mouvement s’appuie surtout sur deux axes fondamentaux : survivre, et vivre sans trop de heurts.

Une troisième dimension reste alors plus silencieuse, plus fragile, parfois mise à distance :
le désir d’être.

 

Définition : une identité qui permet de tenir

Le faux self, au sens de Winnicott, n’est pas un mensonge. C’est une organisation psychique qui permet de préserver la continuité d’existence lorsque l’environnement n’a pas suffisamment accueilli l’élan spontané.

Dans cette forme particulière, le faux self de trajectoire, l’adaptation ne se contente plus de protéger : elle devient une direction de vie. On avance, on s’ajuste, on tient. Et progressivement, on peut oublier que d’autres manières d’être auraient été possibles, plus profondes, plus habitées.

 

Comment cela se construit

Très tôt, quelque chose s’apprend :

  • exprimer un besoin direct peut exposer (rejet, honte, disqualification)
  • être “comme il faut” sécurise le lien
  • la valeur personnelle se confond avec l’utilité, l’efficacité, la tenue

Alors le système interne devient très compétent. Il apprend à répondre à deux questions essentielles :

Comment survivre ?
En anticipant, en contrôlant, en évitant ce qui pourrait déstabiliser.

Comment vivre confortablement ?
En maintenant des relations suffisamment fluides, en réduisant les tensions, en restant ajusté.

Jusqu’ici, tout se tient. Mais une autre question reste en arrière-plan : non pas absente, mais peu autorisée à émerger.

 

Le désir d’être : une expérience, pas une performance

Le désir d’être n’est pas un objectif à atteindre. Ce n’est pas “devenir quelqu’un”. C’est une expérience plus simple, plus lente et souvent plus déroutante.

Dans le corps, il se manifeste comme une sensation de présence : se sentir là, avec une certaine densité, sans avoir à se justifier. Parfois fragile, parfois tranquille.

Dans le temps, il apparaît lorsque tout ne vise plus un résultat : un moment qui n’est pas optimisé, un instant qui ne “sert à rien”, mais qui est vécu.

Dans le lien, il se reconnaît dans ces instants rares où l’on n’a pas à tenir un rôle : être vu sans devoir être performant, intéressant, ou adapté. Être là, simplement et que cela suffise.

Le faux self peut organiser la vie. Mais il ne garantit pas toujours cet accès à une existence ressentie de l’intérieur.

 

Signes fréquents : quand tout fonctionne… mais que quelque chose manque

Certaines expériences reviennent souvent :

  • Sentiment de vide intérieur, malgré une vie objectivement “réussie”
  • Impression de fonctionner correctement, mais sans se sentir vraiment présent(e)
  • Difficulté à répondre à : “qui suis-je, en dehors de ce que je fais ?”
  • Émotions qui arrivent tard, comme filtrées
  • Sensation que la vie “se passe”… sans être pleinement vécue

Le fil rouge pourrait être celui-ci : la vie est tenue, mais elle n’est pas toujours habitée.

 

Se déprendre sans se trahir

Il ne s’agit pas de supprimer le faux self. Ce serait méconnaître sa fonction essentielle : il a permis de survivre, parfois de manière décisive. L’enjeu est plutôt de desserrer légèrement son emprise, pour laisser apparaître autre chose.

Cela peut commencer très simplement. Pas comme une méthode, mais comme une expérience.

  • Laisser une minute sans la remplir
    ne pas optimiser, ne pas produire, juste laisser être
  • Rester un instant avec une émotion
    sans chercher immédiatement à la comprendre, la corriger ou la faire disparaître
  • Accepter un léger décalage
    une réponse moins parfaite, un ajustement moins précis

Ces micro-écarts ne visent pas la performance. Ils ouvrent un espace. Un espace où quelque chose de moins contrôlé, de plus vivant, peut apparaître. Peut-être que la question n’est pas seulement : “Comment faire pour que ma vie fonctionne ?” Mais aussi, plus discrètement : “Comment être là, dans cette vie qui fonctionne déjà ?”

 

 

Approches thérapeutiques : ne pas seulement s’adapter autrement, mais réouvrir le vivant

Lorsque le faux self de trajectoire est bien installé, la tentation pourrait être de chercher une “meilleure version” de cette adaptation. Plus souple, plus consciente, plus équilibrée. Mais ce déplacement reste, en partie, pris dans la même logique : une vie évaluée à partir de son bon fonctionnement. Or, le travail thérapeutique peut aussi ouvrir autre chose.

Non pas seulement apprendre à mieux s’ajuster, mais sortir partiellement d’un rapport à soi dominé par la performance, l’utilité et la conformité. Autrement dit : il ne s’agit pas uniquement de fonctionner autrement, mais de retrouver une expérience du vivant qui ne se réduit pas à fonctionner.

 

De la protection à la possibilité d’exister

Dans l’IFS (le travail sur des différentes parties en soi, ce dialogue intérieur), le faux self de trajectoire apparaît comme une part protectrice extrêmement organisée. Elle ne cherche pas à empêcher la vie, elle cherche à éviter ce qui pourrait la désorganiser.

Mais à force de tout anticiper, elle peut aussi limiter l’accès à ce qui ne se contrôle pas : les élans, les émotions imprévisibles, les mouvements spontanés. Le travail ne consiste pas à corriger cette part, mais à lui permettre de découvrir qu’il existe autre chose que la vigilance permanente. Un espace où l’expérience n’est pas immédiatement évaluée, où ce qui surgit n’a pas besoin d’être optimisé.

 

Desserrer la norme intérieure

Les schémas ne sont pas seulement des blessures individuelles. Ils sont aussi le relais, en nous, de certaines normes :

  • être adapté
  • être fiable
  • ne pas déranger
  • rester cohérent

Ces normes ont une fonction sociale. Mais lorsqu’elles deviennent exclusives, elles réduisent l’espace du sujet. Le travail thérapeutique ne vise pas uniquement à “réparer” des schémas,
mais à interroger la place qu’occupe cette exigence de normalité dans la vie psychique.

Peut-on exister sans être constamment ajusté ?
Peut-on rester en lien sans être conforme ?

Ces questions déplacent le travail du seul registre de l’adaptation vers celui d’une existence plus ouverte, parfois moins maîtrisée mais plus habitée.

 

Déplier d’autres récits que ceux de la réussite

Nos récits dominants sont souvent organisés autour de trajectoires lisibles : réussir, tenir, avancer, être cohérent. Le faux self de trajectoire s’inscrit facilement dans ces histoires.

L’approche narrative permet de faire un pas de côté :

  • reconnaître que cette trajectoire est une réponse située
  • voir ce qu’elle a rendu possible
  • mais aussi ce qu’elle a laissé dans l’ombre

Cela permet d’ouvrir d’autres récits, moins linéaires, moins orientés vers la performance. Des récits où la valeur ne se mesure pas uniquement à ce qui est visible ou validé, mais aussi à la qualité de présence, à la densité du vécu.

 

Retrouver un centre qui ne soit pas organisé par la fonction

La psychosynthèse introduit une distinction essentielle : celle entre une personnalité organisée pour fonctionner, et une expérience plus profonde du centre. Lorsque le faux self domine, le centre est souvent remplacé par une coordination efficace des rôles. On tient, mais on ne se sent pas nécessairement exister.

Le travail va consister à réintroduire une expérience de présence :

  • un espace intérieur qui ne dépend pas d’une réussite
  • une capacité à être là, même sans objectif
  • une relation à soi qui ne passe pas uniquement par l’action

Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’ajouter une compétence de plus, mais de retrouver un point d’appui qui n’est pas une performance. Un lieu intérieur à partir duquel il devient possible de vivre, et pas seulement de maintenir une trajectoire.

 

Ce qui peut alors se déplacer

Ce travail ne rend pas la vie parfaite, ni totalement fluide. Mais il modifie subtilement le rapport à l’existence :

  • l’expérience devient moins évaluée, plus vécue
  • certaines émotions peuvent être traversées sans être immédiatement régulées
  • le lien perd un peu de sa conditionnalité
  • le temps cesse, par moments, d’être uniquement orienté vers un but

Et peut-être que la question évolue. Moins : “Est-ce que je fonctionne comme il faut ?” Et davantage : “Est-ce que je me laisse exister, ici ?”

 

 

Questions fréquentes

Pourquoi je me sens vide alors que tout va bien ?
Parce que “aller bien” peut répondre aux exigences de stabilité et d’adaptation, sans forcément nourrir le sentiment d’exister intérieurement.

Je réussis mais je ne suis pas heureux(se), pourquoi ?
Parce que la réussite peut s’inscrire dans une logique de trajectoire, sans toujours rencontrer le désir d’être.

Comment être soi-même ?
Peut-être pas en cherchant une version idéale de soi, mais en créant des espaces où l’on n’a plus besoin de se réduire à une fonction.

 

 

Sources :

  • Winnicott, D. W., Jeu et réalité
  • Rosa, H., Résonance
  • Benasayag, M., La tyrannie des algorithmes