Fatigue, burn-out, surcharge mentale, épuisement professionnel, vide intérieur, perte de désir… Depuis le début du XXIᵉ siècle, ces mots envahissent nos cabinets, nos conversations, nos corps. Beaucoup de personnes arrivent aujourd’hui en thérapie sans pouvoir dire exactement ce qui ne va pas. Elles travaillent, elles tiennent, elles avancent mais quelque chose s’est refermé à l’intérieur. Le plaisir s’est aminci. La joie semble lointaine. Le sens s’est brouillé. Et si cette fatigue n’était pas un défaut personnel, mais un symptôme de l’époque ? Et si elle était moins le signe d’un corps fragile que celui d’un monde devenu inhabitable ?
La civilisation épuisée : quand le monde fatigue le sujet
Nous vivons dans une civilisation qui a confondu l’humain avec une ressource. Chaque matin, des millions de corps se lèvent déjà fatigués, comme si la nuit elle-même n’était plus un refuge mais une simple parenthèse entre deux exigences. Byung-Chul Han parle de société de la fatigue : un monde où l’épuisement se porte comme une médaille et où le repos ressemble à une faute.
Cette fatigue, pourtant, n’est pas nouvelle. On ne se fatigue jamais seul : on se fatigue dans un monde. La fatigue ouvrière, la lassitude des pèlerins, l’épuisement des chevaliers ou des moines racontaient déjà ce que chaque civilisation exigeait de ses sujets. Nos mots contemporains, burn-out, surcharge mentale, fatigue émotionnelle, sont les héritiers de cette histoire, mais ils signalent une mutation profonde : l’ordre n’est plus extérieur, il s’est intériorisé. Nous ne sommes plus contraints, nous sommes invités à nous dépasser. Le « tu dois » a cédé la place à un « tu peux » apparemment bienveillant, mais redoutablement exigeant. L’individu contemporain devient l’entrepreneur de lui-même. Il se gère, s’optimise, s’évalue. Et lorsqu’il s’effondre, il se croit seul responsable de sa chute.
La crise du sujet : quand être soi devient épuisant
Dans ce contexte, être soi n’est plus une expérience, mais une tâche. L’existence devient un projet à réussir : travail, couple, parentalité, corps, repos, santé mentale, tout doit être optimisé. Le sujet n’existe plus pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il produit. La valeur personnelle se déplace silencieusement vers les résultats, les performances, les chiffres, la reconnaissance. Lorsque la fatigue apparaît, la honte surgit. Lorsque le désir faiblit, la culpabilité s’installe. Lorsque le corps ralentit, le sujet se croit défaillant.
Mais cliniquement, nous observons autre chose : ces symptômes sont souvent des actes de survie. Le burn-out, l’inhibition, l’effondrement, la dépression d’épuisement ne sont pas des faiblesses, ce sont parfois les dernières résistances du psychisme face à un monde invivable. Une manière de dire : je ne peux plus être ce que l’on attend de moi.
À cette performance s’ajoute une autre injonction, plus perverse encore : celle du bonheur obligatoire. Il faudrait aller bien, durablement, visiblement. La souffrance devient alors une faute morale. Beaucoup de patients souffrent de souffrir. Ils se reprochent de ne pas aller mieux, de ne pas assez travailler sur eux, de ne pas assez lâcher prise. La clinique rappelle une vérité simple et oubliée : on ne guérit pas en se forçant à aller bien, mais en étant autorisé à aller mal sans disparaître.
L’autonomie comme solitude socialement valorisée
Enfin, l’injonction à l’autonomie achève de fatiguer le sujet. Être autonome signifie ne dépendre de personne, ne rien demander, se réparer seul. Or, le sujet humain est relationnel, vulnérable, dépendant par nature. Lorsque la dépendance est disqualifiée, la honte envahit l’existence : honte d’avoir besoin, honte de demander, honte de ne pas y arriver seul. Beaucoup de fatigues contemporaines ne viennent pas d’un manque de ressources, mais d’un manque de lien autorisé. L’autonomie, poussée à l’extrême, devient une solitude déguisée en vertu. Et le sujet, privé de soutien, s’épuise à se tenir debout tout seul.
Clinique des fatigues de l’âme : le corps, le lien et le sens atteints
La fatigue contemporaine n’habite plus seulement les muscles. Elle s’installe dans l’identité, dans les relations, dans le sens même de l’existence. Fatigue d’être soi. Fatigue d’être en lien. Fatigue d’aimer un travail qui ne ressemble plus à ce qu’il promettait. Fatigue de choisir, de se réinventer, de s’adapter sans cesse. Ces fatigues dessinent une clinique du monde, bien plus qu’une pathologie individuelle. Elles révèlent une civilisation en surchauffe, où le vivant est sommé d’épouser des rythmes qui ne sont pas les siens.
Résister : ralentir, relier, habiter
Face à cela, la réparation ne passe pas par plus d’efforts. Elle passe par un renversement. Résister, aujourd’hui, c’est d’abord ralentir. Rétablir une temporalité dans laquelle le corps peut respirer, le désir revenir, la pensée se déployer. Résister, c’est relier. Retrouver des espaces où la vulnérabilité n’est pas une faute, où l’on peut déposer sans être évalué. Résister, c’est réhabiter le monde symboliquement : par la parole, les récits, les gestes, la poésie, les rituels, l’art du minuscule. Résister, c’est parfois simplement être là, sans performance, sans objectif, sans justification.
En thérapie, cela commence souvent par des gestes simples : être entendu, ralentir ensemble, sentir le corps, dire sans être corrigé. Peu à peu, le sujet cesse d’être une tâche à accomplir et redevient une présence à habiter.
Conclusion : la fatigue comme boussole
Votre fatigue n’est peut-être pas une défaillance. Elle est peut-être une intelligence du vivant, un signal, une boussole, un acte de résistance silencieuse à un monde qui vous demande de vous oublier pour fonctionner. Écouter la fatigue, c’est écouter l’époque. L’accueillir, c’est déjà résister. La transformer, c’est rouvrir la possibilité d’un monde habitable. La guérison ne viendra pas d’une optimisation supplémentaire, mais d’une politique du repos, d’une éthique de la lenteur, d’une écologie du lien. Réapprendre à s’absenter pour mieux revenir.
Et, peut-être, recommencer à habiter la vie au lieu de la performer.
La réparation ne passe pas par plus d’efforts, mais par moins d’injonctions et par des gestes simples pour se reconnecter à soi et au monde.
Ralentir
- Accordez-vous des pauses.
- Écoutez votre corps : respirez, marchez, sentez vos mouvements.
- Redécouvrez une temporalité où vos pensées et vos désirs peuvent respirer.
Retrouver le lien
- Partagez ce que vous ressentez avec des proches ou dans un espace sécurisé (ami, thérapeute, groupe de parole).
- Apprenez que la vulnérabilité n’est pas un défaut, mais un langage commun.
- Créez ou rejoignez des moments collectifs qui ne sont pas basés sur la performance : ateliers, rituels, activités artistiques.
Réintroduire du sens et de la créativité
- Trouvez des activités qui nourrissent votre imagination et votre cœur : écriture, lecture, musique, dessin, poésie, méditation, rituels.
- Donnez un nom à ce que vous traversez. Mettre des mots sur vos expériences permet de sortir de l’isolement intérieur.
Pratiquer l’attention à soi
- Observez vos pensées et vos émotions sans jugement.
- Permettez-vous de ne pas être performant, heureux ou autonome tout le temps.
- Faites des gestes simples, juste pour être présent, sans objectif : boire un thé, regarder le ciel, écouter le silence.
Petit exercice pour commencer :
- Prenez 5 minutes pour vous asseoir tranquillement.
- Fermez les yeux et sentez votre respiration.
- Notez, sans jugement, ce que votre corps et votre esprit ressentent : tension, fatigue, joie, tristesse…
- Acceptez simplement ces sensations.
- Remerciez votre corps et votre esprit de vous avoir alerté.
Répétez cet exercice régulièrement : il vous aidera à retrouver un espace intérieur où vous n’êtes pas obligé de performer, juste d’être.
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