Le deuil originaire, indispensable à la construction de soi.

Le deuil originaire, indispensable à la construction de soi.

 

Le deuil originaire est ce processus fondamental qui ouvre à l’altérité, en permettant l’émergence de soi et de l’autre. Il est « originaire » car il est la source de l’identité et de la capacité à vivre les liens. Sa bonne réalisation nécessite pour l’enfant d’avoir goûté au bien-être des commencements et d’avoir été soutenu dans son mouvement de prise de distance. Elle entraîne l’abandon des illusions d’omnipotence : se croire maître de son origine, ne faire qu’un avec l’autre, être comblé par lui. Elle implique la notion de limites : l’écart irréductible entre « je » et « tu » et, parallèlement, la distinction entre le dedans et le dehors.

Traverser le deuil originaire signifie distinguer « l’être » que nous sommes du support qui en a permis la manifestation. Une fois cette étape franchie, nous nous sentons proche, voire intime, mais jamais confondus. S’il y a eu gain, celui de l’existence de soi et de l’autre, il y a eu aussi perte, perte irrémédiable d’un état illusoire d’harmonie totale.

En réalité, le travail du deuil originaire se poursuit au fil des âges, au fut et à mesure des différents détachements que nous sommes amenés à vivre. Il ne s’agit pas d’un évènement qui se produit une fois pour toute mais d’un processus qui ne s’arrêtera qu’après notre mort. C’est par des pertes successives que « je » et « tu » se constituent. C’est par le dépassement de mes illusions premières, l’abandon répété de qui je croyais être, l’acceptation jour après jours de ma condition d’humain, à la fois engendré et mortel, que se trace ce chemin d’altérité qui est en même temps un chemin d’individuation (de création de soi).

C’est donc par un travail d’élargissement psychique, de création et de recréation de soi-même et donc de qui est l’autre, durant toute son existence, que le sujet est à même de « se différencier toujours plus totalement de la réalité humaine et non-humaine qui l’entoure », réalité avec laquelle il se vivait confondu au temps des commencements. Ce faisant, il développe des liens de plus en plus larges et profonds avec ces autres qu’il découvre en même temps qu’il continue de se découvrir lui-même. Il suit une voie d’individuation, de réalisation personnelle, favorable au modèle de considération de soi et du monde.

Malheureusement, lorsque le deuil originaire a échoué, l’individu reste bloqué dans ce chemin vers l’altérité. Il lui est impossible de se repérer selon les modalités d’un « je » et d’un « tu », à la fois relationnels et distincts. Alors, les contours restent flous : avec le monde extérieur, il forme une sorte de magma dans lequel il ne peut se trouver ni trouver l’autre. Il reste pris dans des fictions : une toute-puissance qui nie la finitude et revendique d’être comblé en tout, de vivre en accord parfait avec son environnement. Évoquant cet enfermement, Paul Claude Racamier parle des « éclopés du deuil » qui « ne pouvant jamais revenir sur leurs illusions, y restant attachés comme à des excroissances narcissiques à la fois indispensable et vital ».

C’est ainsi que l’on voit des personnes, qui n’ont pas bénéficié d’une présence accompagnante de leurs parents, chercher n’importe quelle occasion de retrouver le paradis perdu : la drogue, la délinquance, le fanatisme idéologique, l’évasion virtuelle, etc. Leurs comportements reposent sur des sentiments de toute-puissance et sont autant de moyens pour échapper à la perception intolérable du vide intérieur qui tenaille, à la sensation vertigineuse d’être perdu, sans amarres. Toutefois, ces cas extrêmes ne doivent pas faire oublier que chacun, à des degrés moindres, vit les conséquences des aléas du deuil originaire tout au long de son existence. Chacun peut donc, en toute inconscience, avoir recours à des défenses narcissiques qui ont pour but de recouvrir ce qui lui fait défaut.

Les répercussions des ratés du deuil originaire se font en cascade sur plusieurs sphères à la fois : la sphère individuelle, comme nous venons de le voir, mais peut aussi avoir des répercussions sur le groupe familial, le monde des organisations et la société dans son ensemble.

Les cabinets de « psy » se retrouvent majoritairement remplis de ces personnes qui n’ont pu se décoller de la psyché d’un parent. Parce que celui-ci était porteur d’une problématique inavouée, parce qu’il était affecté par une détresse cachée, elles sont restées psychiquement arrimées à lui. Sans pouvoir se le dire et parce qu’elles n’étaient pas suffisamment soutenues dans leur mouvement d’émancipation, elles n’ont pu aller dans le sens de leur nature propre.

L’objectif serra alors de relancer la dynamique de construction de soi, la démarche d’individuation. 

 


Vous pouvez trouver dans cet article des pistes pour découvrir et avancer sur votre voie personnelle . 

 

Source : 

Marie Roman est médecin psychiatre. Elle s’est consacrée à la pratique de la psychothérapie et de la psychanalyse.

Patrick Guérin est psychologue. Il a choisi d’être formateur pour permettre aux salariés de développer leur autonomie systémique pour accompagner selon les principes du vivant.

Depuis plus de dix ans, tous deux travaillent sur l’écopsychologie et ils ont notamment participé à l’élaboration du site eco-psychologie.com.