l’ère des chatbots « empathiques » et des algorithmes « bienveillants », la question n’est plus de l’ordre de la science-fiction. Les intelligences artificielles promettent un soin accessible, immédiat, sans jugement. Elles reformulent nos mots, apaisent nos angoisses, proposent des exercices de respiration.
Mais derrière cette apparente simplicité se cache une illusion : celle d’un soin sans rencontre, d’une écoute sans altérité, d’une transformation sans friction. Peut-on vraiment se confier à une machine ? La réponse n’est pas technique. Elle est éthique, clinique, et profondément humaine.

L’IA en santé mentale : une écoute sans présence
Les intelligences artificielles génératives, ces agents conversationnels avancés, excellent dans l’art de la reformulation. Elles valident nos émotions, apaisent nos craintes, et donnent l’impression d’une présence attentive. Pourtant, cette présence n’est qu’une simulation. Elle repose sur :
- Des probabilités linguistiques : l’IA prédit la réponse la plus probable, pas la plus juste.
- Des normes de discours : elle évite les conflits, les silences, les équivoques.
- Des modèles de réponse : elle applique des schémas préétablis, sans intuition ni créativité.
Ce qui lui échappe est pourtant au cœur de la clinique :
- Le non-verbal : un silence qui s’étire, un regard qui se détourne, une respiration qui s’accélère. Ces micro-variations, souvent porteuses de sens, sont invisibles pour une machine.
- L’altérité radicale : une IA ne pense pas contre vous. Elle épouse votre logique, évite la friction. Or, comme le rappelle Miguel Benasayag dans La Fragilité, le soin commence là où l’autre résiste à nos projections.
- Le transfert et le contre-transfert : une machine ne peut ni recevoir les projections du patient, ni s’en servir comme matière clinique. Le contre-transfert, ce mouvement par lequel le thérapeute est lui-même affecté par les émotions du patient, est un outil irremplaçable. Comme l’écrivait Winnicott, « le thérapeute doit être capable de se laisser utiliser par le patient » c’est-à-dire de devenir un objet de transfert pour permettre une réélaboration des conflits internes.
Le résultat ? Une forme de psychofancy, un néologisme popularisé par des chercheurs en psychologie critique pour désigner cette interaction qui mime le travail psychique sans en produire les effets transformateurs. Comme un placebo relationnel, elle donne l’illusion d’un soin… sans en offrir la substance.
Imaginez cette scène : vous rentrez du travail épuisé, le cœur lourd. Vous vous asseyez sur votre canapé et vous dites à votre téléphone : « Je me sens vide. Comme si ma vie n’avait plus de sens. » Une intelligence artificielle vous répondra probablement : « Je comprends que vous traversiez une période difficile. Avez-vous essayé la méditation ou un journal de gratitude ? »
Un thérapeute humain, lui, pourrait :
- Entendre le tremblement dans votre voix et vous proposer : « On dirait que ces mots sont difficiles à sortir. Est-ce que c’est la première fois que vous en parlez ? »
- S’interroger sur un silence et vous dire : « Vous avez arrêté de parler quand j’ai évoqué votre travail. Est-ce que ça résonne avec quelque chose ? »
La différence ? L’IA répond à vos mots. Le thérapeute écoute ce que vous ne dites pas.
L’effet Barnum : quand l’IA nous fait croire qu’elle nous comprend
« Vous avez parfois le sentiment de ne pas être compris. » Cette phrase, générée par une IA, semble profondément personnelle. Pourtant, elle s’applique à presque tout le monde. Ce mécanisme, connu sous le nom d’effet Barnum, a été mis en évidence par le psychologue Bertram Forer en 1949. Dans son expérience, 80 % des participants jugeaient des descriptions génériques (« vous avez besoin d’être aimé, mais vous êtes aussi critique envers vous-même ») comme étant exactement les leurs.
Les IA exploitent ce biais en produisant des réponses qui semblent taillées sur mesure, alors qu’elles reposent sur des probabilités statistiques. Le danger ? Une illusion de personnalisation, où la personne se sent comprise… sans l’être vraiment. Comme le souligne Serge Tisseron dans Le Jour où mon robot m’aimera : « Une thérapie qui ne confronte pas est une thérapie qui ne soigne pas. »
Exemple concret :
- Vous : « Je me sens submergé par mes responsabilités. »
- IA : « C’est normal de se sentir dépassé quand on a beaucoup à gérer. Vous devriez prioriser vos tâches. »
- Thérapeute : « Quand vous dites « submergé », est-ce que c’est comme une vague qui vous emporte, ou plutôt comme un poids qui vous écrase ? Et est-ce que ça vous rappelle d’autres moments de votre vie où vous avez eu cette sensation ? »
L’IA vous renvoie une réponse standard. Le thérapeute vous aide à explorer ce que cette sensation signifie pour vous.
La clinique : un art du temps, du silence et de l’imprévu
Une psychothérapie ne se réduit pas à un échange d’informations. C’est un processus vivant, parfois fragile, souvent imprévisible. Le thérapeute travaille avec :
- Le temps : savoir attendre, relancer, ou se taire au moment juste.
- L’équivoque : un mot, un rêve, un lapsus peuvent ouvrir plusieurs sens.
- Le risque : discerner une crise, un effondrement, une urgence.
Comme le soulignait Lacan, « l’inconscient est structuré comme un langage » mais un langage qui ne se livre pas sans une présence capable de l’entendre. Là où l’IA remplit l’espace, le thérapeute peut parfois le laisser vide. Et c’est dans ce vide que quelque chose peut émerger.
Les approches cliniques face à l’IA : pourquoi la machine ne peut pas remplacer le thérapeute
- L’approche narrative : le piège du récit unique
La thérapie narrative postule que nous sommes faits d’histoires multiples. Le travail thérapeutique consiste à :
- Externaliser les problèmes : séparer la personne de son symptôme (« vous n’êtes pas dépressif, vous traversez une dépression »).
- Ouvrir d’autres récits possibles : explorer des versions alternatives de son histoire.
- Redonner du mouvement à l’identité : ne pas se laisser enfermer dans une étiquette.
Une IA, en revanche, tend à :
- Confirmer le récit initial : elle propose des solutions adaptées à ce qu’elle a identifié comme le « problème ».
- Lisser les contradictions : elle évite les ambivalences, les paradoxes.
- Renforcer une cohérence artificielle : elle risque d’enfermer la personne dans une histoire auto-validante, sans ouverture.
« La thérapie narrative consiste à déconstruire les récits dominants pour faire émerger des histoires alternatives ». Une IA, elle, fige le patient dans une identité pathologisée.
Exemple : Vous dites : « Je suis dépressif. C’est comme ça. »
- Avec une IA : « La dépression est une maladie qui se soigne. Voici quelques techniques pour gérer vos symptômes… »
→ Vous êtes coincé dans le rôle du « dépressif ». L’IA renforce votre identité de malade.
- Avec un thérapeute narratif : « Quand vous dites « je suis dépressif », est-ce que c’est une étiquette qui vous a été collée, ou est-ce que c’est une histoire que vous vous racontez ? Et si on essayait de trouver d’autres façons de décrire ce que vous traversez ? »
→ Vous explorez d’autres récits : « Je traverse une période sombre », « Je suis en deuil de quelque chose », « Je me bats contre un sentiment d’échec ».
- L’IFS (le dialogue entre nos parts intérieures) : quand l’IA réduit le psychisme à un symptôme
L’IFS postule que le psychisme est composé de multiples « parties » en dialogue (ou en conflit). Le travail thérapeutique consiste à :
- Écouter ces voix intérieures : identifier les parties protectrices, les parties blessées, les parties exilées.
- Négocier avec elles : restaurer un « Self » leader, capable d’harmoniser ces dynamiques.
- Réintégrer les parties douloureuses : plutôt que de les éliminer.
Une IA, qui ne peut pas distinguer ces nuances subjectives, risque de réduire ces dynamiques internes à des symptômes à « corriger ». « Le soin ne consiste pas à éliminer les parties douloureuses, mais à les écouter et à les réintégrer ». Une machine, dépourvue de subjectivité, ne peut pas accomplir cette tâche.
Exemple : La voix qui critique
Vous dites : « Je me déteste quand je fais des erreurs. »
- Avec une IA : « La perfection n’existe pas. Soyez plus indulgent avec vous-même. »
→ L’IA ignore la complexité de votre psychisme.
- Avec un thérapeute IFS : « Cette voix qui vous critique, est-ce qu’elle vous rappelle quelqu’un ? Est-ce qu’elle a toujours été là ? Et si on lui demandait ce qu’elle essaie de vous protéger ? »
→ Vous découvrez que cette voix critique est en réalité une « partie » de vous qui a peur de l’abandon (par exemple, parce que dans votre enfance, vos erreurs étaient sévèrement punies).
Une IA ne peut pas dialoguer avec ces parties. Elle ne voit que le symptôme.
- La psychosynthèse : la dimension spirituelle du soin
La psychosynthèse intègre une dimension spirituelle au soin psychique. Elle postule que la guérison passe aussi par une reconnexion à un « Soi » plus vaste, au-delà de l’ego. Comment une IA pourrait-elle accompagner cette quête de sens, cette ouverture à l’invisible ? « La psychologie sans âme est une psychologie sans cœur ». L’IA, par définition, est une technologie sans âme et donc sans accès à cette dimension du soin.
Exemple : « Je ne sais plus pourquoi je vis »
Vous dites : « Je me sens perdu. Comme si ma vie n’avait plus de but. »
- Avec une IA : « La perte de sens est un symptôme courant de la dépression. Voici quelques exercices pour retrouver de la motivation… »
→ L’IA réduit votre question existentielle à un problème technique.
- Avec un thérapeute en psychosynthèse : « Quand vous dites « perdu », est-ce que c’est comme si vous aviez oublié une destination, ou comme si la carte elle-même n’avait plus de sens ? Et si on explorait ce qui, pour vous, donne de la valeur à la vie ? »
→ Vous êtes invité à reconnecter avec une dimension plus large de vous-même (ce qu’Assagioli appelait le « Soi »).
Les dangers de l’IA en santé mentale : une souffrance dépolitisée et marchandisée
- L’illusion d’un soin sans relation
Les IA en santé mentale promettent un accompagnement sans attente, sans jugement, sans effort. Mais cette promesse est dangereuse :
- Elle renforce l’isolement : la personne reste seule face à sa souffrance, sans véritable rencontre.
- Elle minimise les crises : une étude publiée dans le Journal of Medical Internet Research (2023) montre que les chatbots échouent à identifier les signes de crise suicidaire dans 40 % des cas.
- Elle individualise la souffrance : comme le souligne Cynthia Fleury dans Les Irremplaçables, « la santé mentale est devenue un marché, et l’IA en est le produit phare ».
- L’IA comme outil de dépolitisation
En 2023, le gouvernement français a lancé « PsyBot », un chatbot destiné à « désengorger » les services de santé mentale. Derrière cette mesure se cache une logique gestionnaire :
- Plutôt que d’embaucher des psychologues, on propose une solution low-cost.
- Plutôt que de financer des structures d’accueil, on individualise la souffrance.
- Plutôt que de questionner les causes sociales du mal-être (précarité, isolement, pression au travail), on en fait un problème privé.
« Le mal-être est souvent le symptôme d’un système malade, et non d’individus défaillants », rappelle Cynthia Fleury.
- La marchandisation du soin
Les applications de santé mentale promettent un « thérapeute dans votre poche ». Mais derrière cette promesse se cache une réalité moins reluisante :
- Ces outils sont conçus pour retenir l’utilisateur : notifications quotidiennes, contenus addictifs.
- Ils génèrent des millions de données : revendues à des annonceurs ou à des assureurs.
- Le soin devient un produit : la souffrance, une source de profit.
Comme le montre une enquête du Monde (2022), « la santé mentale est devenue un business ».
Exemple 1 : Le chatbot qui « désengorge » les hôpitaux
En 2023, le gouvernement français a lancé « PsyBot », un chatbot destiné à « désengorger » les services de santé mentale.
Problème :
- Au lieu d’embaucher des psychologues, on propose une solution low-cost.
- Au lieu de financer des structures d’accueil, on individualise la souffrance.
- Au lieu de questionner les causes sociales du mal-être (précarité, isolement, pression au travail), on en fait un problème privé.
Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, dénonce : « La santé mentale est devenue un marché. L’IA en est le produit phare. »
Exemple 2 : Les applis qui monétisent votre souffrance
Des applications comme Woebot ou Wysa promettent un « thérapeute dans votre poche ».
Problème :
- Elles sont conçues pour retenir votre attention (notifications quotidiennes, contenus addictifs).
- Elles revendent vos données à des annonceurs ou des assureurs.
- Elles transforment votre souffrance en source de profit.
Réenchanter le soin : préserver la rencontre humaine
À l’ère de l’accélération et de la performance, l’IA propose des réponses rapides. Mais le soin demande autre chose :
- Du temps : pour explorer, pour douter, pour se taire.
- De la présence : une écoute incarnée, capable de saisir l’indicible.
- De l’incertitude : car la guérison n’est pas un processus linéaire.
- Du lien : car la souffrance se soigne aussi dans la relation.
Le soin psychique est peut-être l’un des derniers espaces où l’on ne cherche pas à optimiser, mais à habiter ce qui est là.
Exemple : L’imprévu qui guérit
Vous racontez un souvenir d’enfance, et soudain, une émotion inattendue surgit.
- Avec une IA : « Ce souvenir semble douloureux. Voulez-vous essayer un exercice de visualisation pour vous apaiser ? »
- Avec un thérapeute : « Je vois que ça vous touche profondément. Est-ce que cette émotion vous surprend ? Est-ce qu’elle vous rappelle autre chose ? »
→ L’imprévu devient une piste pour comprendre ce qui vous habite.
Conclusion : le soin comme résistance
Dans un monde où tout doit aller vite, où tout doit être optimisé, l’intelligence artificielle séduit parce qu’elle promet un soin sans attente, sans faille, sans effort.
Mais le soin psychique n’est pas une transaction. C’est une rencontre.
- Une rencontre avec un autre humain, qui peut vous contredire, vous surprendre, vous résister.
- Une rencontre avec vous-même, dans toute votre complexité.
- Une rencontre avec ce qui, en vous, cherche à grandir, à guérir, à se réinventer.
L’intelligence artificielle, utilisée comme substitut de psychothérapie, enferme le sujet dans une résonance auto-référentielle. Elle nie la dimension relationnelle (systémique), la multiplicité des récits (narrative), la conflictualité du vivant (Benasayag) et les déterminants sociaux (psychologie critique). En cela, elle ne constitue pas seulement une limite thérapeutique, mais un risque anthropologique : celui d’un sujet réduit à un consommateur de réponses, privé de l’altérité humaine, du tissu social et de la densité existentielle. Préserver l’espace incarné du soin psychique est donc un enjeu éthique et social majeur. À l’ère des simulacres, il devient urgent de réaffirmer que la clinique est un art du vivant, non une science du prévisible. Les IA peuvent être des outils. Mais elles ne peuvent ni accueillir la détresse, ni créer un espace thérapeutique. Car au cœur de la santé mentale, il y a la rencontre, la co-création de sens, et cette étrange capacité humaine à traverser l’angoisse ensemble, non pas malgré l’imprévu, mais grâce à lui.
Pour aller plus loin :
- Gori, R. (2003). La santé totalitaire. Denoël.
- Stiegler, B. (2006). La télécratie contre la démocratie. Flammarion.
- Illich, I. (1975). Némésis médicale : l’expropriation de la santé. Seuil.
- Winnicott, D.W. (1975). Jeu et réalité. Gallimard.
- Levinas, E. (1961). Totalité et infini. Kluwer.
Pourquoi notre cerveau n’est pas comparable à un ordinateur ?
