La psychologie critique : repenser la psyché dans son contexte sociopolitique

La psychologie critique : repenser la psyché dans son contexte sociopolitique

 

La psychologie critique constitue un champ théorique et pratique qui remet en question les postulats de la psychologie dominante, souvent qualifiée de « mainstream ». Développée notamment à partir des années 1960-1970, la psychologie critique entend repolitiser l’étude du psychisme en l’ancrant dans des contextes sociaux, culturels et historiques. Elle vise à déconstruire les formes de naturalisation des souffrances psychiques et à dénoncer l’individualisation des problèmes sociaux. Elle s’oppose à une psychologie individualisante, décontextualisée, souvent alignée sur les exigences de normalisation des sociétés contemporaines. 

La pensée transdisciplinaire nous incite à l’éthique de la compréhension. Pour reprendre la vision d’Edgar Morin, un être humain est une galaxie ; il est non seulement extraordinairement complexe, mais il possède sa multiplicité intérieure. Il n’est pas le même à tout moment de son existence ; il n’est pas le même en colère, il n’est pas le même quand il aime, il n’est pas le même en famille, il n’est pas le même au bureau, etc. Nous sommes des êtres de multiplicité en quête d’unité.

 

 

Fondements de la psychologie critique

L’un des axes centraux de la psychologie critique est la critique de l’individualisation des problèmes sociaux. Elle dénonce les approches psychologiques qui pathologisent les individus sans interroger les structures sociales dans lesquelles ils évoluent. Ainsi, les troubles psychiques ne sont pas considérés comme des dysfonctionnements internes, mais comme les effets de tensions sociales, économiques ou politiques. En cela, la psychologie critique rejoint les analyses des théoriciens de la souffrance sociale, comme Pierre Bourdieu ou Christophe Dejours.

 

 Les approches méthodologiques et épistémologiques

La psychologie critique privilégie une approche qualitative, réflexive et participative. Inspirée de la recherche-action et des méthodologies émancipatrices, elle considère les sujets non comme de simples objets d’étude, mais comme des acteurs sociaux capables de comprendre, critiquer et transformer leur réalité. L’objectif n’est pas tant de produire un savoir sur les individus, que de co-construire un savoir avec eux, dans une logique de conscientisation. Contrairement à l’idéologie de neutralité des sciences, la psychologie critique revendique une posture épistémologique engagée. Elle considère que toute connaissance est située, traversée par des rapports de pouvoir, et que le rôle du psychologue est de contribuer à la transformation sociale.

Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, développe depuis les années 2000 une critique du « nouvel ordre mental » qui s’impose dans les sociétés occidentales. Selon lui, la psychologie contemporaine tend à se soumettre à une logique d’efficacité, de quantification et de contrôle, au détriment de la complexité de l’humain. Dans La Fabrique des imposteurs, il montre comment les dispositifs d’évaluation, y compris en santé mentale, réduisent les sujets à des identités fonctionnelles, évaluées selon des critères de performance.

Miguel Benasayag, philosophe et ancien psychanalyste, rejoint cette analyse dans ses travaux sur la « société du malaise ». Il critique la tendance à pathologiser les difficultés de la vie et à offrir des réponses techniques à des problèmes existentiels. Dans Cerveau augmenté, homme diminué, il dénonce le réductionnisme neurobiologique qui assimile l’homme à une machine optimisable. Ces approches, selon lui, nient la conflictualité inhérente à la condition humaine.

Tous deux s’insurgent contre l’idée selon laquelle les souffrances humaines seraient exclusivement internes ou individuelles. À l’instar de la psychologie critique, ils rappellent que les troubles psychiques doivent être compris comme des symptômes de pathologies sociales. Gori parle d’une « pathologie de civilisation » pour désigner les effets délétères de l’hypermodernité néolibérale : perte de sens, atomisation du lien social, injonctions à la flexibilité. Dans la lignée de la psychologie critique, Gori et Benasayag adoptent une épistémologie anti-réductionniste. Loin de considérer le sujet comme un objet mesurable, ils défendent une approche de la subjectivité comme processus complexe, traversé par des tensions, des conflits et des héritages culturels. Benasayag, influencé par la pensée de Canguilhem et Deleuze, insiste sur la singularité des vécus et la nécessité de penser l’humain dans son « incomplétude constitutive ». La psychologie critique, en rupture avec une psychologie adaptative, met en avant la possibilité pour les sujets de résister aux normes imposées. Gori et Benasayag partagent cette vision. Le sujet, pour Gori, n’est pas un objet à normaliser mais un être capable de désobéir, de créer du sens, de réinventer les manières d’exister. Pour Benasayag, la résistance est une manière de vivre dans le conflit sans chercher à le supprimer, mais à l’habiter. Cette posture rejoint les pratiques critiques d’accompagnement centrées sur la dignité, la parole et le pouvoir d’agir des individus.

 

De la psychologie critique au courant Psychological Humanities : vers une psychologie élargie, critique et sensible

La montée des Psychological Humanities trouve en grande partie ses racines dans la psychologie critique, apparue comme réponse aux dérives positivistes et gestionnaires de la discipline. La psychologie critique a mis en lumière les rapports de pouvoir qui traversent la production du savoir psychologique : elle a montré comment les tests, les diagnostics ou les standards thérapeutiques peuvent servir davantage à réguler les comportements qu’à comprendre les subjectivités. En dénonçant l’illusion d’une neutralité scientifique, elle a révélé que toute pratique psychologique s’inscrit dans un contexte social, économique, politique et symbolique. De là découle l’idée que la souffrance psychique ne peut se réduire à une défaillance individuelle, mais doit être envisagée comme l’expression de rapports sociaux, de normes culturelles, d’histoires collectives. Les Psychological Humanities prolongent ce constat en cherchant non seulement à critiquer les formes de pouvoir dans la discipline, mais à ouvrir des voies alternatives : elles invitent à mobiliser les arts, les sciences humaines et la philosophie pour penser le psychisme autrement, en redonnant à l’expérience subjective sa profondeur narrative, historique et créative. Ainsi, la psychologie critique fournit le geste de déconstruction ; les Psychological Humanities proposent le mouvement de reconstruction. Ce courant ne vise ni à rompre avec la psychologie scientifique, ni à rejeter les méthodes académiques. Il propose plutôt de réinscrire l’étude du psychisme dans un horizon plus vaste, où la subjectivité est envisagée comme phénomène culturel, historique, symbolique et politique, et non comme simple objet de mesure.

 

Restaurer l’épaisseur humaine du psychisme

Les Psychological Humanities partent d’un constat : si les outils d’évaluation, les protocoles standardisés ou les modèles comportementaux ont contribué à la reconnaissance scientifique de la psychologie, ils ont aussi parfois appauvri notre compréhension de l’expérience humaine. L’esprit n’est pas qu’un ensemble de processus mesurables, ni une mécanique cognitive à optimiser. Il est également tissu de récits, de désirs, de conflits, de créations. Ce courant propose ainsi d’articuler la psychologie avec : la littérature, qui donne voix aux passions et à l’imaginaire ; l’histoire, qui informe les formes sociales de la souffrance ; la philosophie, qui interroge les conditions de l’existence ; les arts, qui dévoilent les dimensions sensibles de la vie ; et la pensée politique, qui contextualise la subjectivité. La clinique devient alors un espace d’interprétation du sens, et non seulement de correction des comportements.

Le développement de modèles d’intervention centrés sur l’efficacité mesurable a parfois réduit le soin psychique à une gestion de symptômes. Tests, normes, algorithmes prédictifs et prescriptions comportementales tendent à transformer l’accompagnement thérapeutique en intervention instrumentale. Les Psychological Humanities ne contestent pas l’utilité de ces dispositifs, mais militent contre leur monopole épistémologique. Elles invitent à distinguer deux régimes de savoir :

Modèle technico-scientifique Modèle compréhensif et interprétatif
Évalue, catégorise, régule Déploie du sens, accompagne, transforme
Vise l’efficacité fonctionnelle Vise la subjectivation et l’émancipation
Réduit le symptôme à une anomalie Lit le symptôme comme expression d’un vécu

Comprendre l’humain ne revient pas seulement à le normaliser ; c’est aussi l’aider à se comprendre et à se constituer comme sujet.

 

Une clinique attentive aux enjeux sociaux

Les Psychological Humanities rappellent que les troubles psychiques ne prennent pas naissance uniquement dans la biographie individuelle, mais aussi dans les cadres collectifs qui façonnent les existences. Les souffrances contemporaines sont indissociables de contextes de précarisation, de compétition généralisée, de perte de repères symboliques ou d’épuisement écologique. Ainsi : l’anxiété peut révéler un régime social saturé d’exigences ; la dépression peut traduire une résistance silencieuse à la performance ; les addictions peuvent être comprises comme tentatives de combler un vide symbolique. Cette perspective ancre la clinique dans une analyse critique du monde social, faisant du soin un espace de prise de conscience et parfois de résistance.

 

La créativité comme voie thérapeutique

Dans cette optique, la psychothérapie ne cherche pas seulement à « réparer » un individu pour l’adapter à un monde malade. Elle vise plutôt à : aider la personne à prendre conscience des déterminants sociaux de son mal-être ; redonner un sens politique et existentiel à ses émotions et à ses expériences ; et favoriser l’émancipation, le pouvoir d’agir (empowerment) et la transformation de soi et du monde. Le thérapeute ne se place pas en expert surplombant, mais dans une relation de co-construction. L’analyse critique du vécu repose sur une parole dépathologisante, qui déconstruit les injonctions sociales intériorisées : productivité, perfection, virilité, compétition, etc. Dans ce cadre, la création et plus particulièrement le langage, occupe une place centrale. Le symptôme n’est plus un dysfonctionnement isolé, mais un message inachevé, une tentative de dire ce qui ne trouve pas encore de forme. Le travail thérapeutique devient alors une co-construction : l’accompagnement aide le sujet à reformuler son expérience, à lui donner contour, image, voix. La poésie, la narration, l’image, l’imagination ne sont pas décoratives. Elles deviennent des moyens d’élargir le champ du possible, de transformer l’existence. Il s’agit d’inventer avec le patient un langage qui ouvre, qui relie, qui crée. Il n’y a pas de technique unique, mais certaines méthodes s’intègrent bien dans cette approche. 

Conclusion : une psychologie à hauteur d’humain

Les Psychological Humanities défendent l’idée selon laquelle la psychologie ne doit pas se limiter à expliquer, prédire ou ajuster l’individu aux normes sociales. Elle doit permettre à chacun de se reconnaître comme auteur de son existence, porteur d’un horizon singulier. Dans un contexte où s’imposent les modèles algorithmiques, l’accélération technologique et la standardisation du soin, ce courant propose une psychologie humaniste, critique et créatrice, attentive à l’histoire, au langage, au symbolique, aux liens sociaux et aux transformations du monde. Il s’agit moins de réparer l’homme que de l’accompagner dans l’élaboration d’un sens, dans la conquête de sa propre parole, dans la construction d’un être en devenir. La pensée de Roland Gori et Miguel Benasayag s’inscrit pleinement dans ce courant dont elle partage à la fois le diagnostic (crise de la subjectivité à l’ère néolibérale) et la visée (restaurer la dimension politique, éthique et symbolique du soin psychique). Tous deux appellent à une réinvention des pratiques cliniques fondée sur la résistance aux normes aliénantes et sur la promotion de la dignité humaine. Leur travail contribue ainsi à forger une psychologie de l’émancipation, critique, incarnée et profondément humaniste.

 

(Vous pourrez trouver des articles basés sur cette approche ici) 

 

Bibliographie pour approfondir

  • Benasayag,  Éloge du conflit
  • Benasayag,  Cerveau augmenté, homme diminué.
  • Gori,  La Fabrique des imposteurs
  • Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu
  • Hilman & Ventura, Malgré un siècle de psychothérapie le monde va de plus en plus mal.
  • Laval & Pégon, Souci écologique et santé mentale dans un monde troublé.
  • La nouvelle revue de psychosociologie

 

à lire en complément : 

Qu’est-ce que « La psychanalyse » ?

 

Présentation de la psychosociologie