Pandore, la curiosité et l’espoir : un mythe pour comprendre notre vie psychique

Pandore, la curiosité et l’espoir : un mythe pour comprendre notre vie psychique

Il existe des histoires si anciennes qu’elles semblent avoir précédé le langage lui-même. Le mythe de Pandore en est une. Ce récit traverse les millénaires sans perdre une once de sa pertinence.

Peut-être parce qu’elles ne parlent pas du monde. Elles parlent de nous de la façon dont nous construisons le sens de ce qui nous arrive, dont nous racontons notre propre vie à nous-mêmes et aux autres. Le mythe de Pandore est de ceux-là : moins une explication de l’origine des maux du monde qu’un miroir tendu à notre manière d’habiter notre histoire.

 

 

Le mythe, dans ses grandes lignes

Zeus, irrité par Prométhée qui a dérobé le feu pour le donner aux mortels, conçoit une vengeance subtile. Il demande à Héphaïstos de façonner une femme d’une beauté troublante : Pandore, celle qui reçoit tous les dons. Chaque dieu lui offre un présent, la grâce, la persuasion, le désir, la curiosité. Puis Zeus lui remet une jarre, que la tradition a longtemps appelée « boîte » en lui signifiant de ne jamais l’ouvrir. Pandore ouvre la jarre. Les maux du monde s’en échappent, maladies, guerres, jalousies, souffrances de toutes sortes. Elle referme précipitamment le couvercle. Et au fond, une seule chose demeure : Elpis, l’Espoir.

 

Première lecture : quel récit portons-nous sur nous-mêmes ?

La lecture la plus répandue fait de Pandore une figure coupable. Une Ève grecque, en somme. La curiosité punie, la faute originelle, le malheur attribué à un geste irréfléchi. Cette lecture mérite d’être challengée et c’est précisément là que l’approche narrative entre en scène. Nos souffrances ne sont jamais des faits bruts. Elles sont toujours déjà racontées, filtrées par une histoire dominante qui sélectionne certains événements, en efface d’autres, et finit par se présenter comme la seule vérité possible sur qui nous sommes. Pandore coupable, c’est une histoire dominante. Et comme toute histoire dominante, elle a une fonction : donner un coupable, un sens, une causalité simple à ce qui est fondamentalement complexe et douloureux.

Combien de patients arrivent en consultation portant exactement ce type de récit ? Je suis quelqu’un qui sabote tout. Je suis trop curieux, trop impulsif, trop moi. Un récit saturé de honte, qui s’est épaissi au fil des années jusqu’à ressembler à une identité. Le travail thérapeutique commence souvent là : non pas nier les faits, Pandore a bien ouvert la jarre, mais questionner l’histoire que l’on en a faite. Qui a écrit cette version ? À qui profite-t-elle ? Et surtout : est-ce vraiment la seule histoire possible ?

 

Deuxième lecture : externaliser le problème, retrouver l’auteur de sa vie

L’une des contributions les plus précieuses de la thérapie narrative est l’externalisation : le problème n’est pas la personne. La personne n’est pas son problème, elle a un problème, et elle entretient avec lui une relation qui peut évoluer. Appliqué au mythe : Pandore n’est pas la curiosité. Elle est une femme qui a une relation à la curiosité, une relation façonnée par les dieux, par les injonctions reçues, par un contexte de pouvoir qu’elle n’a pas choisi. Ce glissement paraît subtil. Il est pourtant radical.

Quand on cesse de se confondre avec son problème, l’anxiété, la procrastination, la colère, la tristesse chronique, quelque chose se dégage. Un espace apparaît entre soi et ce que l’on vit. Et dans cet espace, la possibilité de choisir comment répondre. C’est précisément ce qu’explore Byung-Chul Han : une époque qui ne tolère plus l’opacité, qui exige que tout soit immédiatement nommé, résolu, optimisé. Cette pression à la transparence produit paradoxalement une nouvelle forme de confusion identitaire on se confond avec ses états, ses performances, ses symptômes. On est son anxiété plutôt qu’on ne vit avec elle. L’externalisation narrative est, en ce sens, un acte de résistance doux : elle restitue à la personne sa qualité de sujet, distinct de ce qu’elle traverse.

 

Troisième lecture : l’intolérance à l’incertitude et les récits qui protègent

Pourquoi Pandore ouvre-t-elle la jarre ? Parce qu’elle ne sait pas ce qu’il y a dedans. Et ne pas savoir est insupportable.

L’intolérance à l’incertitude est aujourd’hui reconnue comme un facteur majeur dans les troubles anxieux. Elle nourrit les ruminations, alimente les comportements compulsifs, épuise le système nerveux. La jarre de Pandore est peut-être l’image la plus juste de notre rapport contemporain à l’inconnu : nous savons que l’ouvrir pourrait nous faire du mal, et nous l’ouvrons quand même, parce que ne pas savoir fait encore plus mal.

Mais la thérapie narrative nous offre une piste inattendue pour travailler cette question. Ce que nous ne pouvons pas tolérer n’est pas toujours l’incertitude elle-même, c’est souvent l’absence de récit pour l’habiter. Ce qui est insupportable, c’est de vivre quelque chose qui ne trouve pas sa place dans l’histoire que l’on se raconte. Quand l’événement dépasse le récit disponible, une séparation brutale, un deuil inattendu, une maladie, un effondrement professionnel, nous sommes comme Pandore devant la jarre fermée : nous ne savons pas ce qu’il y a dedans, et l’absence de mots pour le nommer nous pousse à agir précipitamment, à remplir le vide coûte que coûte.

Le travail thérapeutique devient alors un travail de construction narrative : trouver, ensemble, les mots qui permettent d’habiter l’incertitude sans en être submergé. Tisser un récit assez souple pour contenir l’inconnu.

 

Quatrième lecture : les parties intérieures qui s’échappent

Si la jarre de Pandore était une métaphore de notre monde intérieur ?

Nous sommes constitués de multiples parties : des fragments de nous-mêmes portant chacun leurs émotions, leurs croyances, leurs propres histoires. Certaines de ces parties sont des exilés, des aspects de soi relégués dans l’obscurité intérieure parce qu’ils étaient trop douloureux à tenir : la colère que l’on n’a jamais eu le droit d’exprimer, la tristesse que l’on a appris à taire, l’enfant blessé que l’on croyait avoir mis de côté pour toujours. Pandore ouvre la jarre. Les exilés s’échappent.

Ce qui est saisissant, c’est que la thérapie narrative et l’IFS se rejoignent ici de façon remarquable. Dans les deux approches, on ne guérit pas en refermant la jarre. On guérit en apprenant à accueillir ce qui en est sorti à lui donner un nom, une place, une histoire.

White parlait des conversations d’échafaudage : ces échanges thérapeutiques qui permettent à la personne de s’approcher progressivement de ce qu’elle n’osait pas regarder, sans être engloutie. L’IFS parle de Self, cette présence intérieure calme et curieuse, capable d’être avec toutes ses parties sans en être débordée. Dans les deux cas, l’image est la même : non pas fermer le couvercle, mais apprendre à rester debout face à ce qui s’est échappé.

 

Cinquième lecture : nos histoires sont toujours des histoires partagées

Il serait tentant de ne lire ce mythe qu’à l’échelle individuelle. Mais Miguel Benasayag nous met en garde contre cette réduction : nous ne sommes pas des individus isolés qui auraient ensuite décidé de vivre ensemble. Nous sommes fondamentalement des êtres de relation, traversés par des histoires collectives qui précèdent notre naissance et nous dépassent. La thérapie narrative l’a bien compris, le récit que je construis de moi-même n’existe pas dans le vide, il a besoin d’être reçu, entendu, reconnu par d’autres pour devenir vivant. Les maux que Pandore libère ne sont pas seulement des souffrances individuelles. Ils circulent dans l’espace entre les êtres. La maladie, le deuil, la peur, la solitude, nous les traversons ensemble, ou nous ne les traversons pas vraiment. C’est ce que Jean-Philippe Pierron appelle, dans sa réflexion sur le soin, l’écologie des liens : prendre soin de soi ne peut se séparer du tissu relationnel dans lequel ce soi prend forme. Jamais les individus n’ont été aussi connectés, et jamais la solitude du récit de soi n’a été aussi grande. Nous cherchons des histoires collectives, des mythes, précisément, pour ne plus avoir à porter seuls le poids de ce qui nous arrive.

Les récits anciens ne sont pas des problèmes à résoudre, ils sont des paysages à traverser. On n’explique pas un mythe, on le vit. On laisse ses images résonner en soi, on observe ce qu’elles éveillent, ce qu’elles déplacent. La thérapie narrative partage cette intuition profonde. Ce n’est pas la bonne interprétation d’une histoire qui libère, c’est le mouvement même de la raconter autrement, de découvrir qu’une autre version était possible, que d’autres personnages existaient dans le récit sans qu’on les ait vus.

Alors, peut-être que la vraie question n’est pas : que signifie le mythe de Pandore ?

Mais : quelle est votre jarre ? Qu’avez-vous enfermé là-dedans ? Quelle histoire vous racontez-vous sur le fait de l’avoir ouverte ou de ne pas encore oser le faire ? Et au fond, quand tout le reste s’est échappé, qu’est-ce qui continue de tenir, de luire doucement dans l’obscurité ?

 

En guise de conclusion : réécrire, non pas effacer

Le mythe de Pandore n’est pas une histoire de faute. C’est une histoire de condition humaine partagée, de curiosité, de chaos traversé, de maux qui circulent entre les êtres, et d’un espoir qui résiste au fond de tout. Ce que la psychologie contemporaine, narrative, relationnelle, attentive au tissu du vivant, peut offrir, c’est précisément ceci : non pas effacer les épisodes douloureux de notre histoire, mais les replacer dans un récit plus vaste, où ils ne sont plus des preuves de notre défaillance, mais des chapitres d’une vie qui continue de s’écrire.

Aucun diagnostic ne vous résume. Aucune blessure ne constitue l’intégralité de votre histoire. Et le fait que vous lisiez ces lignes que vous cherchiez, que vous vous questionniez dit déjà quelque chose d’important sur qui vous êtes. Elpis est toujours là, au fond.

 

 

Si cet article a éveillé quelque chose en vous, vous pouvez me contacter pour un premier entretien. Le chemin vers soi commence souvent par un simple pas et parfois, par une histoire qu’on commence à raconter différemment.

 

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