Il y a, dans la clinique contemporaine, un glissement discret mais profond. On ne parle plus tout à fait de rencontre, d’histoire, de parole ou de transfert. On parle d’objectifs, d’indicateurs, d’efficience, d’évaluation. Les institutions de soin empruntent le vocabulaire de la gestion ; les protocoles remplacent progressivement les trajectoires singulières ; les symptômes deviennent des « dysfonctionnements » qu’il conviendrait de corriger rapidement. Comme si l’on ne soignait plus des sujets, mais des systèmes.
Ce déplacement n’est pas seulement technique. Il engage une certaine conception de l’humain. Derrière l’idéal d’efficacité thérapeutique se dessine une anthropologie implicite : l’individu serait un ensemble de fonctions à optimiser. Lorsque ces fonctions se dérèglent, il suffirait d’appliquer la bonne procédure pour les remettre en marche. Le soin se confond alors avec une réparation. Or cette logique fonctionnaliste, aujourd’hui dominante, entre en tension radicale avec une autre tradition clinique héritée de la psychanalyse et d’une certaine psychiatrie humaniste pour laquelle la souffrance psychique ne peut être comprise sans l’histoire, la parole et la singularité de celui qui la porte.
Les travaux de Miguel Benasayag, Roland Gori et Marie-Jean Sauret s’inscrivent pleinement dans cette seconde perspective. Chacun à sa manière, ils rappellent que réduire la clinique à l’adaptation fonctionnelle revient à effacer ce qui fait l’épaisseur même de l’existence humaine.
Le fantasme de la performance
Le fonctionnalisme ne se présente jamais comme une idéologie. Il se donne pour du bon sens. Qui pourrait être contre l’efficacité ? Contre des soins rapides, mesurables, standardisés ? Et pourtant, cette promesse repose sur un présupposé rarement interrogé : que le mal-être serait une anomalie, un écart statistique, un défaut de régulation. Dans cette perspective, le symptôme devient comparable à une panne mécanique. On ne l’écoute pas ; on le corrige.
Cette manière de penser épouse parfaitement les normes sociales contemporaines. Une société fondée sur la performance, la productivité et la compétitivité ne peut tolérer longtemps l’inutile, l’hésitant, le fragile. Le soin se met alors au service d’un impératif d’adaptation : il faut que le sujet « fonctionne ». Mais fonctionner n’est pas vivre. C’est précisément cette confusion que Miguel Benasayag s’emploie à déconstruire.
Benasayag : exister plutôt que fonctionner
Chez Benasayag, la critique du fonctionnalisme part d’une réflexion sur le vivant lui-même. Le vivant, rappelle-t-il, n’est pas un système optimisable. Il est conflictuel, traversé de tensions, d’impasses, de contradictions irréductibles. Chercher à éliminer toute souffrance relève d’un fantasme technicien : celui d’une vie sans faille. Or une telle vie n’existe pas. Dans cette perspective, certaines douleurs ne sont pas des anomalies à supprimer, mais des dimensions constitutives de l’existence. La fragilité, le doute, la perte, la tristesse ne sont pas seulement des pathologies : ils appartiennent à notre condition. La santé ne peut donc se définir comme une absence de symptômes. Elle désigne plutôt la capacité à habiter ces contradictions, à composer avec elles.
Dès lors, la tâche du clinicien change de nature. Il ne s’agit plus de réparer une machine défaillante, mais d’accompagner une trajectoire singulière. Le thérapeute devient moins un technicien qu’un partenaire d’élaboration, quelqu’un qui aide à rendre vivable ce qui ne sera jamais parfaitement ajusté. Cette idée trouve un écho puissant dans la critique politique développée par Roland Gori.
Gori : la normalisation des subjectivités
Roland Gori décrit notre époque comme celle d’une « gouvernementalité par l’évaluation ». Tout doit être mesuré, comparé, objectivé. La logique gestionnaire envahit l’hôpital, l’école, l’université, et bien sûr le champ du soin psychique. Dans ce contexte, le clinicien est sommé de produire des résultats chiffrés ; la relation thérapeutique devient une prestation de service ; la parole se transforme en donnée exploitable. Le patient n’est plus un sujet parlant, mais un « cas ». Ce mouvement n’est pas neutre. Il fabrique un certain type d’humain : adaptable, performant, conforme. Pour Gori, la psychanalyse représente précisément l’inverse de cette logique. Elle parie sur ce qui échappe à la mesure. Elle reconnaît que le sujet déborde toujours ce qui est observable, qu’il y a dans toute existence une part d’opacité irréductible.
La clinique devient alors un lieu de résistance. Résistance au langage gestionnaire, à la tentation de réduire la souffrance à des indicateurs, à l’illusion qu’un protocole puisse remplacer une rencontre. Maintenir cet espace de parole, c’est déjà un acte politique. C’est aussi ce que radicalise Marie-Jean Sauret en replaçant le symptôme au cœur de la subjectivation.
Sauret : le symptôme comme invention
Sauret propose une thèse décisive : le symptôme n’est pas seulement un trouble, il est une solution. Une solution singulière, bricolée par le sujet pour tenir dans le monde. Là où le discours capitaliste promet une jouissance sans manque, consommer, optimiser, éliminer toute frustration, la psychanalyse rappelle que le manque est constitutif du désir. Vouloir supprimer le symptôme à tout prix revient souvent à effacer ce par quoi un sujet tient debout. Le symptôme peut alors devenir invention, style, manière d’habiter le lien social. Il marque l’irréductible singularité de chacun. En ce sens, il possède une portée presque « révolutionnaire » : il affirme que tout être humain résiste, d’une façon ou d’une autre, à la standardisation. La clinique ne consiste donc pas à éradiquer ce symptôme, mais à transformer le rapport que le sujet entretient avec lui, afin qu’il devienne vivable, parfois même créatif. On passe d’une logique de suppression à une logique de subjectivation (processus par lequel quelqu’un devient sujet de sa propre existence).
Une autre idée du soin
Ce qui rapproche Benasayag, Gori et Sauret apparaît alors clairement. Tous trois refusent de réduire l’humain à ses fonctions. Tous considèrent que la souffrance porte un sens, une histoire, une adresse. Tous défendent une pratique où la relation prime sur la procédure. Leur point commun tient peut-être en une phrase simple : on ne soigne pas un fonctionnement, on accompagne une existence. Cette perspective exige du temps, de l’écoute, de l’incertitude. Elle accepte que tout ne soit pas mesurable. Elle reconnaît que la rencontre clinique relève autant de l’éthique que de la technique. À l’heure où les thérapies protocolisées, les dispositifs numériques et les promesses d’automatisation du soin se multiplient, cette position peut sembler fragile. Elle l’est sans doute. Mais c’est une fragilité féconde : celle qui protège la singularité des vies humaines.
Ouverture sociologique : Hartmut Rosa et la clinique du sujet
L’enjeu esquissé ici dépasse toutefois le seul champ thérapeutique. Si la clinique du sujet se trouve aujourd’hui fragilisée, ce n’est pas uniquement en raison de choix institutionnels malheureux ou de réformes gestionnaires contingentes. C’est que le modèle même qu’elle défend, un temps long, une écoute, une relation singulière, entre en tension avec une transformation plus profonde de notre rapport collectif au monde. La sociologie de Hartmut Rosa permet de situer ces mutations dans une perspective plus large. Le point de départ est commun : la montée d’un paradigme fonctionnaliste. Dans les institutions contemporaines, l’efficacité devient la norme ultime. Les pratiques doivent être rapides, mesurables, reproductibles. Le soin lui-même tend à se modeler sur cette exigence. Les trajectoires singulières cèdent la place aux protocoles, la parole se transforme en donnée, la rencontre en prestation. On ne s’adresse plus à un sujet, mais à un ensemble de fonctions à rétablir. Or, pour Rosa, ce déplacement n’est pas propre au champ médical. Il traverse l’ensemble de la modernité tardive. Tout ce qui résiste à cette mise à disposition apparaît comme un obstacle. Autrement dit, la logique de la « réparation » clinique participe d’un mouvement plus vaste d’optimisation généralisée. Le temps devient une ressource rare qu’il faut rentabiliser. Une telle temporalité rend suspect tout ce qui ralentit. Pourtant, c’est précisément cette temporalité que requiert la clinique du sujet. Elle suppose des silences, des retours en arrière, des élaborations progressives, une parole sans finalité utilitaire immédiate. Elle exige que quelque chose puisse advenir sans être programmé.
C’est dans ce contexte que la notion de résonance, développée par Rosa dans Résonance, éclaire singulièrement le travail clinique. Rosa distingue deux manières d’entrer en rapport avec le monde. La première vise le contrôle : mesurer, maîtriser, exploiter, rendre les choses disponibles. Elle correspond à la logique technico-fonctionnelle qui gouverne l’optimisation contemporaine. La seconde relève de la résonance : être affecté, répondre, se laisser transformer par ce qui nous touche.
Or la rencontre thérapeutique s’inscrit précisément dans ce second registre. Elle ne consiste pas à appliquer une procédure sur un objet, mais à ouvrir un espace où deux subjectivités se modifient mutuellement. Quelque chose s’y joue qui échappe à la maîtrise technique : transfert, confiance, parole, surprise. Ce qui soigne n’est pas seulement l’intervention, mais la qualité de la relation elle-même. La clinique du sujet peut ainsi être comprise comme un espace institutionnel de résonance : un lieu où le monde n’est pas entièrement disponible, où la singularité résiste à la mesure, où la transformation procède d’une rencontre plutôt que d’un calcul. Cette perspective sociologique entre en résonance étroite avec les positions défendues par les cliniciens. Sous des vocabulaires différents, tous décrivent une même réalité : l’existence humaine déborde toujours les modèles fonctionnels qui prétendent la contenir.
Conclusion générale : sauvegarder la relation vivante
Le chemin parcouru, de la clinique contemporaine aux analyses critiques de Miguel Benasayag, Roland Gori, Marie-Jean Sauret, puis à la sociologie de Hartmut Rosa, fait apparaître une cohérence profonde : ce qui se joue aujourd’hui dans le champ du soin ne relève pas seulement d’un débat technique ou méthodologique. Il s’agit d’un conflit plus fondamental entre deux manières de concevoir l’humain.
D’un côté, s’impose progressivement une rationalité fonctionnaliste qui mesure, compare, optimise. La souffrance y devient un dysfonctionnement, le symptôme une anomalie, le patient un problème à résoudre. Le soin se transforme en intervention correctrice. Il faut aller vite, produire des résultats, rétablir un fonctionnement conforme. Cette logique s’inscrit dans un mouvement plus vaste d’accélération sociale qui tend à rendre le monde entièrement disponible : maîtrisable, prévisible, exploitable. Mais cette promesse d’efficacité a un prix. À vouloir supprimer toute fragilité, elle risque d’effacer ce qui fait l’épaisseur même d’une vie humaine : l’histoire singulière, les conflits intérieurs, les hésitations, les lenteurs, tout ce qui ne se laisse ni programmer ni quantifier. Elle produit des individus adaptés, parfois performants, mais souvent plus seuls face à ce qui leur arrive.
Or qu’attend, au fond, quelqu’un qui pousse la porte d’un cabinet de psychanalyste ? Rarement une simple réparation. Rarement une optimisation. Il vient avec quelque chose qui déborde. Une fatigue qui ne se mesure pas. Une tristesse sans cause claire. Une répétition incompréhensible. Un symptôme qui résiste aux solutions rapides. Il vient avec une histoire. Et, plus encore, avec le besoin que cette histoire puisse être entendue. La clinique du sujet répond précisément à cette attente. Elle ne promet pas d’effacer toute faille ni de normaliser les existences. Elle offre d’abord un espace : du temps, une présence, une écoute. Un lieu où l’on n’est pas sommé de fonctionner, mais autorisé à parler. Où l’on ne réduit pas la souffrance à une panne, mais où l’on cherche ce qu’elle signifie, pour qui, dans quelle trajectoire. Où le symptôme n’est pas immédiatement supprimé, mais exploré comme une tentative parfois maladroite, parfois inventive de tenir dans le monde.
Ce que Hartmut Rosa nomme la résonance permet de dire positivement ce qui se joue là : une relation où l’on peut être affecté, répondre, se transformer. Une relation qui ne relève ni du contrôle ni de la performance, mais d’une rencontre vivante. Sous cet angle, la thérapie n’est pas une procédure d’ajustement ; elle est une expérience de réinscription dans le monde. Pour le patient, cela signifie peut-être quelque chose de simple et de décisif : ne plus être traité comme un dysfonctionnement, mais reconnu comme un sujet. Ne plus devoir aller mieux « vite », mais pouvoir comprendre ce qui lui arrive. Ne plus chercher à correspondre à une norme, mais inventer une manière singulière d’habiter son existence.
Ainsi, défendre la clinique du sujet c’est préserver un certain rapport à l’humain, un espace où la vulnérabilité a droit de cité, où la parole a du poids, où la lenteur n’est pas une faute. Un espace où la vie peut se dire autrement que dans les termes de la performance. Car, en définitive, soigner ne consiste pas à réparer une fonction défaillante. Soigner, c’est permettre à quelqu’un de retrouver une relation vivante au monde et peut-être, simplement, de se sentir à nouveau vivant dans sa propre histoire.
