Evolution de la psychopathologie moderne : vers un cadrage social normatif

Evolution de la psychopathologie moderne : vers un cadrage social normatif

La nouvelle politique de santé mentale promeut une expertise généralisée des comportements anomaliques, transformant la psychiatrie en simple gestion sociale et en maintenance administrative aux dépens de l’humain. 

L’évolution de la place de l’anomalie :

C’est ce que Roland Gori nomme la traque des dysfonctionnants de toutes sortes (dyslexiques, dysorthographiques, dyscalculiques, dysphoriques, dysthymiques, dys-érectiles, etc.) Les « dys » ont remplacé les “hors du cadre”, les troubles ont remplacé les symptômes, ce qui constitue un changement de perspective essentiel quant aux critères de partage du normal et du pathologique. Ce glissement d’apparence « technique » entre « les troubles » et les « symptômes » s’avère lourd de conséquences épistémologiques et politiques. Il se déduit de cette confusion non méritée de l’anomalie et du pathologique, du sens statistique de la norme (ce que l’on retrouve plus ou moins souvent comme comportement) et de son sens normatif, prescriptif (ce qui est attendu comme comportement). L’anomalie, en toute rigueur sémantique, désigne un fait bizarre. C’est un terme descriptif pour rendre compte d’un phénomène insolite, inaccoutumé, irrégulier, d’une variation individuelle. C’est « un concept purement empirique ou descriptif, elle (l’anomalie) est un écart statistique ». (Geoges Canguilhem)

Toute anomalie n’est pas anormale ou pathologique. « Anomalie » vient du grec « anomalia » qui signifie « inégalité », « aspérité », « rugosité », « irrégularité », au sens qu’on donne à ces mots en parlant d’un terrain. Nous voyons l’importance en psychiatrie de cette confusion actuelle entre l’anomalie, l’anormalité et l’illégalité. L’anomalie n’est plus un fait anatomiquement décrit, une variation individuelle définie par un écart statistique, mais elle devient le signe d’une différence normative suspecte à dépister et à contrôler en permanence. Cette confusion épistémologique entre l’anomalie et le pathologique permet de promouvoir la dangerosité en psychiatrie et légitime la prolifération des systèmes sécuritaires de surveillance, surveillance des populations susceptibles de développer des contre-conduites. On ne parlera plus de maladies psychiatriques, ou de symptômes, ou de positions subjectives, mais de « facteurs de risques ». En se médicalisant de nouveau, la psychiatrie redevient ce qu’elle a été à l’origine : une sous-spécialité de l’hygiène publique.

La nouvelle rigueur « scientifique » va de pair avec la primauté de la forme sur le récit, sur la singularité de la personne. 

Le point commun de toute les grilles d’évaluation standardisée en psychiatrie, est qu’elles tendent toute à réduire la parole du patient et celle du clinicien à un pur échange d’information technique que l’expert aura à codifier pour poser le diagnostic et évaluer l’effet des traitements.  Et si possible avec le consentement social du patient et de son entourage. Par social, Roland Gori entend ici formel dans les deux sens du terme, de pure forme et explicite : l’ambivalence des mouvements de la réalité psychique, les équivoques du discours, les angoisses et les désirs, ne sont de fait, plus pris en considération. 

Ce traitement de la parole – parce que c’est bien le mot qui convient – est le symptôme même de la « crise du récit » de la postmodernité. C’est cette crise du savoir narratif au profit du savoir dit « scientifique » qui paraît s’exprimer ici dans les symptômes de ces « grilles » de diagnostic et d’évaluation psychiatriques. Et si ce type de « savoir » technologique et informatique a pu s’installer en psychiatrie aux dépens des « récits » cliniques et autres « histoire » de cas, ce n’est pas qu’il serait plus juste, exact ou pertinent, mais seulement que le rapport au savoir a changé dans nos société et que l’hégémonie de l’informatique a imposé une certaine logique, celle de l’opérativité. Cette logique contient un impensé moral et politique et se réfère à la norme pour que les réponses qu’elle prétend coter comme informations soient significatives et adaptés à la société qui la crée.

Nos sociétés postmodernes croient de moins en moins aux grands discours de légitimation que constituent les mythes et les idéologies (le besoin d’être pragmatique, technique plus que poète pour faire société). Ce déclin relatif, il est vrai, des méta-récits de légitimation (porteur de sens) des savoirs et des pratiques tend toujours plus à accroitre le vide de la pensée au sein de la culture. Sous le couvert d’un déterminisme techno-économique propre aux modes de production capitaliste s’installe une oppression sociale et symbolique, non seulement dans le champ professionnel, mais plus encore dans tous les secteurs de notre existence sociale et subjective. Les humains doivent toujours plus s’adapter aux instruments et aux moyens qu’ils ont inventés pour améliorer leurs conditions de vie. Comme Simone Weil l’a montré, l’humain ne peut alors parvenir à alléger le poids des contraintes naturelles sans alourdir d’autant celui de l’oppression sociale que produisent les modes de production. Il y a véritablement au sein de nos sociétés  renversement entre les moyens et les fins, entre les activités socio-économiques et les exigences du vivant, entre la logique du marché et les aspirations comme les angoisses du « vivre ensemble ». Le progrès technique et les monopoles qu’il confère à quelques-uns produisent sans cesse de nouvelles servitudes, servitudes justifiées, légitimées par les exigences de la production et de l’ensemble des rapports sociaux d’exécutions qu’elles prescrivent.

Voilà comment nos sociétés de la parole, parole qui constitue depuis le début les fondements de la démocratie, tendent à se transformer toujours plus en société de l’information. L’information constitue la part technique de la parole, sa pointe la plus commensurable et, après avoir été convertie en données numériques, la plus vouée à se transformer en marchandise.

Cette transformation de la nature et de la fonction du savoir dans nos sociétés informatisées détient une portée anthropologique considérable qu’exhibent et voilent à la fois la complainte sur « la perte de sens de la vie » et la difficulté à faire un récit de l’expérience. Il ne s’agit pas seulement de parler de ce que l’on a vécu, mais bien plutôt d’en faire le récit à un interlocuteur (un thérapeute du soin par exemple) auquel on s’adresse pour entendre le sens et l’éprouver (le sens est-il source : de souffrance ou de ressource) de ce qui s’est passé sans que l’on ait pu pour autant s’en servir comme expérience. La clinique psychanalytique témoigne de cette distinction entre le récit, l’information et l’évènement matériel. Le sujet n’informe pas l’analyste de ce qu’ils ont fait ou dit, mais ils en parlent pour saisir dans le miroir de leur récit l’image des expériences, sans laquelle ces évènements demeurent volatils, hors sens. Ce temps du récit qui, par le sens et l’histoire, fabrique nos subjectivités participe aussi à la construction des espaces démocratiques. Si comme le dit Tocqueville, « le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres », on peut se demander alors, en quoi le malaise de notre culture ne relève pas d’une « crise du récit », récit à même de faire sens et histoire pour le sujet singulier autant que le collectif.

 

source : 

La dignité de penser par Roland Gori

 

Une société sans intériorité est créatrice de souffrance psychique profonde.