Lorsqu’on parle de « voie du corps », on pense souvent à une discipline, à une technique qui cherche à contrôler le corps pour atteindre un état particulier. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici.
Il s’agit plutôt d’une relation, au sens le plus doux du terme. Une relation d’amour avec ce qui nous habite, ce qui nous porte, ce qui respire en nous sans que nous le lui demandions. C’est sortir des automatismes, de ces habitudes qui nous ferment aux autres et à nous-mêmes, pour retrouver une forme de discernement, une qualité de présence.

Le corps : un lieu de coopération avec le monde
L’expérience de vivre dans le monde commence par l’expérience d’être présent dans son corps. Le corps possède une faculté remarquable : il coopère naturellement avec son environnement. Dans sa verticalité, dans l’acte de se tenir debout, il travaille en dialogue constant avec la gravité. Il s’ajuste, se tend ici, se relâche là, pour s’élever tout en gardant les pieds en contact avec la terre. Par la respiration, le corps crée un flux entre le dedans et le dehors, faisant de nous des êtres en perpétuelle interaction avec le vivant. Nos sens collaborent pour recueillir les informations nécessaires à notre mouvement dans l’espace et dans le temps. Et surtout, contrairement à la pensée qui voyage volontiers dans le passé ou dans l’avenir, le corps, lui, vit dans l’ici et maintenant.
Descendre du surplomb, avec prudence
Réhabiter son corps ne consiste pas à « faire plus attention ». C’est plutôt un déplacement discret, quitter une position de surplomb. Beaucoup de personnes vivent en observant leur expérience comme de l’extérieur. Elles analysent, anticipent, contrôlent. Le corps devient alors un objet à réguler, parfois à corriger. Il peut alors s’agir, doucement, de sentir autrement. Le poids du corps sur une chaise, non comme une information, mais comme un appui. Le souffle qui se déploie sans qu’on le dirige, et qui trouve, parfois, un autre rythme.
Mais ce mouvement n’est pas toujours apaisant.
Pour certaines personnes, notamment lorsqu’il y a eu du trauma, de la dissociation, ou une insécurité corporelle ancienne, descendre dans le corps peut d’abord confronter à une intensité brute. Sensations envahissantes, agitation interne, vide ou au contraire débordement. Dans ces moments, le corps n’est pas encore un refuge. Il est un lieu à apprivoiser.
Réhabiter son corps ne signifie donc pas « s’y plonger ». Cela peut être, plus modestement, apprendre à s’en approcher sans se perdre. Construire, peu à peu, les conditions d’une sécurité suffisante. Comme le souligne Bessel van der Kolk dans Le corps n’oublie rien, le corps garde la trace de ce qui n’a pas pu être intégré. Le rencontrer demande alors du rythme, du soutien, parfois un accompagnement.
La mémoire du corps
Cela ne signifie pas que le corps est sans mémoire. Bien au contraire. Il porte en lui les traces du passé, les conditionnements appris dès la toute petite enfance, dans la façon dont nous avons été portés, choyés, soignés. Certains chercheurs en traumatologie et en approches somatiques évoquent même une mémoire intergénérationnelle, une transmission qui dépasse notre propre histoire individuelle.
Mais chargé de cette mémoire, malgré elle ou peut-être grâce à elle, le corps sait aussi se poser dans le moment présent. Corps et environnement se rejoignent dans l’ici et maintenant. Ils coopèrent à une œuvre commune : celle de transporter la vie.
Se tenir debout, humblement
Apprendre à changer de posture intérieure, c’est aussi apprendre à se tenir debout autrement. Les êtres humains sont les seuls vivants à habiter la verticalité. Et peut-être est-ce en partie pour cela que nous avons parfois perdu notre humilité dans notre rapport au monde vivant. Notre être n’a pas tant besoin d’être vu que notre personnalité le réclame. Ce dont il a besoin, c’est d’une présence connectée, aux autres et au monde. Revenir au corps et à la sensation, c’est retrouver cette relation plus équilibrée avec soi-même et avec le monde.
Sentir, c’est simple. Et c’est tout.
Voici un exemple concret, presque enfantin dans sa simplicité.
En ce moment, sentez votre main. Pas besoin de la regarder, pas besoin d’y penser. Sentez-la, simplement. C’est binaire : soit vous la sentez, soit vous ne la sentez pas. Et cette sensation, là, maintenant, est infiniment plus réelle que tout ce que vous pourriez penser sur elle.
C’est cela, la voie du sentir.
Lorsque nous prêtons vraiment attention à ce qui se passe en nous et autour de nous, les engrenages du mental ralentissent. Les émotions s’apaisent. Il peut alors s’installer quelque chose de précieux : un sentiment de sécurité intérieure, la sensation d’exister pleinement, ici, maintenant. Le monde cesse d’être déformé par nos peurs et nos projections.
Habiter son être
Il y a une question qui mérite d’être posée doucement : qui occupe votre être, à l’intérieur ?
Nous avons tous un nom, une identité sociale, une histoire. Mais parfois, notre être intérieur reste vide, désoccupé de nous-mêmes. Nous réagissons à ce qu’on nous dit, nous nous contractons sous la critique, nous nous gonflons sous la flatterie. Nous devenons, sans le vouloir, des marionnettes actionnées par les événements extérieurs. La sensation nous offre un ancrage. Elle nous ramène à nous-mêmes. Elle nous invite à habiter notre être, plutôt qu’à le laisser vacant.
Trois manières d’habiter, ou de s’approcher, de son corps
Nous pouvons décrire, comme des repères, trois régimes de présence. Non comme des étapes linéaires, mais comme des états entre lesquels nous oscillons.
Le corps contraint ou débordé
Le corps est pris dans la tension, l’urgence, ou au contraire dans une forme de coupure. Les gestes deviennent automatiques, ou bien les sensations envahissent. On peut se sentir absent, ou saturé. Dans ce champ, habiter son corps semble difficile, parfois impossible.
Le corps mobilisé avec précaution
Quelque chose se remet en mouvement. On apprend à sentir, mais avec des ajustements, des allers-retours. Il y a de la volonté, mais aussi une attention à ne pas se brusquer. C’est souvent là que se fait le travail thérapeutique : trouver la bonne distance.
Le corps habité, par moments
Par instants, une simplicité apparaît. Une sensation est là, sans envahir. Un geste se fait sans effort. Penser, sentir et agir se rapprochent. Ces moments peuvent être brefs, mais ils ouvrent une expérience nouvelle : celle d’un corps qui n’est plus seulement supportable, mais vivant.
Ces états coexistent. Il n’y a pas de stabilisation définitive. Mais il peut y avoir, au fil du temps, davantage de passages possibles vers des expériences plus ajustées.
La sensation, un point d’appui accessible à tous
La sensation n’est pas réservée aux pratiquants avancés de quelque discipline spirituelle. Elle n’est ni magique ni extraordinaire. Tout le monde peut l’expérimenter, spontanément, maintenant.
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle est présente dans de nombreuses traditions de soin et de développement intérieur : elle est un point d’appui universel. En posant notre attention sur la sensation, nous sommes ramenés directement à la présence. Et c’est depuis cette présence sensitive éveillée que nous pouvons observer nos identifications, nos conditionnements, et progressivement nous en libérer.
Une reconstruction, plus qu’un retour
On parle souvent de « se reconnecter à son corps », comme s’il s’agissait de retrouver quelque chose de déjà là, intact. Pour certains, c’est en partie vrai. Pour d’autres, c’est une reconstruction. Un apprentissage patient, parfois accompagné, pour que le corps devienne progressivement un lieu habitable. Ni parfait, ni totalement apaisé, mais suffisamment sûr pour y revenir.
Cela peut commencer par presque rien. Un appui. Un souffle. Un moment où l’on ne se sent pas en danger. Et puis, au fil du temps, ces moments s’agrègent. Ils dessinent un territoire. Il ne s’agit pas de conquérir un royaume, mais de retrouver un chemin. Un chemin discret, qui ne se force pas, mais qui se reconnaît lorsqu’on y marche.
La relation thérapeutique, un espace d’entre sécurisé
Il serait pourtant réducteur de penser ce chemin comme entièrement solitaire. Pour les personnes les plus en difficulté, notamment lorsque le corps a été un lieu d’insécurité, la rencontre avec soi passe souvent par la rencontre avec un autre.
La relation thérapeutique peut alors devenir un espace d’entre sécurisé. Un lieu où l’expérience corporelle peut se déposer sans être débordante. Où une sensation peut être approchée, puis quittée. Où le rythme n’est pas imposé, mais co-construit. Dans cet espace, le corps n’est plus seulement vécu de l’intérieur, parfois de manière envahissante. Il est aussi soutenu par une présence extérieure, stable, ajustée. Ce que l’on ne peut pas encore réguler seul peut, peu à peu, être co-régulé.
Un silence partagé, une attention contenante, une parole qui nomme sans envahir. Autant de micro-expériences qui participent à rendre le corps un peu plus habitable. Ainsi, réhabiter son corps n’est pas seulement un retour à soi. C’est aussi, souvent, un chemin relationnel.
Un chemin où, progressivement, l’on peut passer d’un corps subi à un corps vécu, puis, parfois, à un corps rencontré.
Exercice : nos cinq sens sont les meilleurs outils pour pouvoir nous recentrer.
Pour cette raison, la sollicitation de l’ouïe, de la vue, du toucher, de l’odorat, est au cœur de la pratique de la pleine conscience.
Méditation sur les sons
Il s’agit là de se concentrer et de laisser venir tous les sons y compris les moins agréables (la non-discrimination fait aussi partie de la pleine conscience).
Des pensées, des souvenirs, des fantasmes peuvent jaillir, en même temps que d’autres sollicitations sensorielles. Acceptez cette interruption, puis revenez à l’exercice.
En restant ainsi concentré vous aurez la sensation de ne faire plus qu’un, avec le son. Vous pouvez faire le même exercice avec les autres sens.
Méditation sur la respiration
De même la respiration et la voie la plus accessible et la plus efficace pour calmer les turbulences du mental et ainsi nous permettre de changer notre regard sur notre vie et ce qui nous entoure. Il suffit donc à différents moments de notre journée, de devenir plus conscient de notre souffle, simplement en le suivant.
Vous pouvez pratiquer cet exercice de respiration partout et à toute heure de votre journée.
- En inspirant, pensez « j’inspire », afin d’avoir une conscience plus fine de l’air qui pénètre dans votre corps.
- En expirant, pensez « j’expire », tout en étant conscient de l’air expulsé hors de votre corps.
Ces mots sont des guides, il vous rappelle de respirer dans l’instant présent.
Répétez : j’inspire, j’expire, jusqu’à ce que vous remarquiez que votre concentration est devenue paisible et ferme.
Méditation sur le corps :
Regardez vos pieds (ou vos mains) en respirant profondément, asseyez-vous confortablement, vraiment confortablement peu importe là où vous êtes. Si vous pouvez vous mettre pieds nus, allez-y, faîtes le tranquillement.
Un fois vos pieds (ou vos mains) devant vous, et vous même dans une position confortable, observez-les comme si c’était la première fois. Faîtes les bouger, tourner, si vous avez envie de les toucher allez-y.
Observez vos pensées qui viennent, est ce qu’elles jugent ? Comparent ? Encouragent ? Ou vos pensées sont plutôt factuelles, grands/petits ? froids/chauds ?
Maintenant prenez le temps de visualiser l’ensemble des actions que vous avez réalisé grâce à vos pieds (ou vos mains) la dernière heure qui vient de s’écouler ?
Respirez quelques fois en conscience, goûtez le fait « que la vie est dans cette partie de votre corps » pour l’apprécier vraiment.
Comment vous sentez vous ?
Le recours à la sensation et à l’éveil sensitif du corps est fréquent dans la plupart des voies spirituelles que ce soit dans l’hindouisme, dans l’hermétisme chrétien ou dans les différents chamanismes qui existent. L’éveil de la sensation permet ainsi d’amorcer une relation d’amour avec le corps et de pouvoir peu à peu « s’habiter ».
(extrait des 7 plumes de l’aigle du conteur Henri Gougaud)