Un mal oublié, la souffrance spirituelle aussi nommée : la perte de sens

Un mal oublié, la souffrance spirituelle aussi nommée : la perte de sens

En ignorant son âme, l’humain contemporain se prive de sa dimension spirituelle. Cette rupture du lien spirituel que les anciens nommaient acédie, nous le nommons aujourd’hui « perte de sens ».

 

Avoir le sentiment, l’impression, d’être vivant relève de la santé spirituelle. Cette santé-là n’a rien d’ésotérico-bizarre. Elle est juste moins connue que ces deux sœurs – la santé physique et la santé mentale. Pendant des siècles, ce rapport était inversé. Mais les formidables progrès scientifiques, ces cent dernières années, de la médecine et de la psychologie ont mis au centre de nos attentions le corps et le mental, reléguant la santé spirituelle aux oubliettes. Outre qu’elle est méconnue depuis peu, elle se distingue aussi de ces deux compagnes par une dépendance beaucoup moins forte à des facteurs extérieurs comme l’environnement ou les gènes. Et ce pour une raison simple : la santé spirituelle a son centre de gravité dans les profondeurs de notre être, elle est moins influencée par les déterminismes communs. Malgré ces différences, nos trois santés ont un point de convergence : notre vie quotidienne. On sait l’influence de nos besoins primaires (manger, dormir, bouger), de nos émotions ou de notre travail sur nos santés physique et mentale. De même la santé spirituelle s’acquiert et s’entretient un peu tous les jours, au fil de ce qui se présente à nous dans l’ordinaire de nos vies. Pour gagner davantage en santé spirituelle, il ne s’agit peut-être pas de “changer de vie” mais de changer de mode de vie. En fait, c’est encore moins que ça, il suffit de “vivre en mode profond”. 

 

Retour historique sur l’observation d’une mauvaise santé spirituelle : 

Le mot acédie vient du grec akédia, qui se traduit littéralement par « indifférence » ou « négligence ». Pour les philosophes grecs de l’Antiquité, a-kédia signifiait l’absence de soin apporté aux défunts. Cette négligence privait l’humain d’une part de sa dignité humaine. Plus tard, dans la tradition chrétienne, l’acédie est devenue par similitude une négligence, une indifférence et une absence de soin apporté à la vie spirituelle. En négligeant le soin porté aux morts, l’akédia confrontait l’homme à un impossible deuil et à une tristesse sans fin. Sans sépulture, nul lieu où reposer en paix. De même, en négligeant le soin porté à la vie spirituelle, l’acédie expose l’humain à une bien singulière tristesse. Sans spiritualité, nul espace en soi pour se recueillir et retrouver la paix. En négligeant la vie spirituelle, l’âme finit par « s’endormir », laissant l’homme comme esseulé, en errance.

Par la suite, ce mal-être de l’âme quittera le domaine religieux. Le Romantisme l’assimilera à la mélancolie et au Spleen puis, plus tard, à la dépression. Aujourd’hui, l’acédie apparaît au hasard des articles de journaux comme « perte de sens ». Se serra aussi la crise de milieu de vie et la difficulté à se situer dans son propre âge. Trop souvent réduite à l’une de ses manifestations comme la paresse, l’ennui, la mélancolie ou la dépression, elle risque de perdre sa singularité et sa dimension spirituelle. 

L’acédie est un effondrement. L’âme de la personne s’enfonce, elle n’est plus portée vers l’intériorité, la métaphysique. Cette tristesse accablante fait perdre toute « saveur » à la vie spirituelle et dégoute l’action. Cette âme égarée entraîne alors tout l’être dans un total chaos. L’acédie a deux têtes qui d’un côté plonge sa proie dans une fatigue irrépressible et, de l’autre, la jette dans une instabilité et un besoin frénétique de bouger, de changer de lieu, de mode de vie et d’entourage. Ce trouble peut paralyser tout désir de pratique spirituelle et, à l’inverse, peut pousser au perfectionnisme, à l’excès de zèle pour une forme de sagesse factice. D’un côté la personne développe un souci exagéré pour sa propre santé et de l’autre une tendance à la négligence et au plaisir excessif. L’acédie, c’est l’incapacité à être dans l’instant, mais aussi l’incapacité à être dans son lieu. Le solitaire, inapte à apprécier le moment présent, est pris dans le temps long et vide de l’ennui. Fuir le temps, fuir l’espace reviennent alors à fuir le réel et ses engagements. Le sens même de sa vocation s’est dissous.

Heidegger distingue trois formes d’ennui proche de cette perte de sens : 

  • La première concerne le caractère ennuyeux de quelque chose. L’ennui vient alors de quelque chose ou de quelqu’un d’extérieur.
  • La seconde forme d’ennui est l’attente et l’impatience. Ici, ce qui ennuie ce ne sont plus les choses à faire ou les autres, mais le temps lui-même. Il s’arrête et ne s’écoule plus. Alors, voulant échapper à ce présent infini, nous chassons le temps et tentons de le remplir par des passes temps. L’intériorité s’est dérobée à son cœur ; le temps pour la personne semble s’être arrêté, il cherche alors des issues au désert qui l’habite.
  • La troisième forme d’ennui, est un ennui profond, un « laissé vide ». Ce qui nous ennuie ici, ce ne sont pas les choses ou les autres, ni le temps long à remplir, mais l’être lui-même, c’est-à-dire nous-mêmes. Nous serions devenus ennuyeux pour nous-mêmes ! Cet ennuie est plus profond et touche notre être propre. Là, nous sommes face au vide du monde et de notre propre existence.

Cet ennui, sans cause ni objet précis, pourrait être l’occasion d’un renversement, nous permettant d’aller à la rencontre de nous-mêmes. Ces différentes formes d’ennui ne sont pas à proprement parler des maladies de l’âme, mais elles peuvent y mener ou en être l’expression.

Emma Bovary, sous la plume de Gustave Flaubert, connaîtra ce triste sort. Son âme, avant tout romanesque et mélancolique, insatisfaite du réel, fuit au-delà de l’horizon, dans l’imaginaire. Incapable de goûter aux saveurs et aux joies des choses du présent, Emma cherche son bonheur ailleurs. Ses rêves d’absolu se brisent dans son mariage avec un homme ordinaire. L’incapable monotonie et la banalité de son existence l’accablent. La désillusion est là. Son âme mélancolique sombre.

Kierkegaard en parle lui aussi sous ces termes : « C’est effroyable, cette impuissance spirituelle totale dont je souffre ces temps-ci, par cela même qu’elle est accouplée à une nostalgie consumante, et pourtant si dépourvu de contours que je ne sais même pas ce qui me manque. »

Nous portons en nous une multitude de sensibilités contradictoires qui s’opposent entre elles : d’un côté les exigences et les contraintes de nos existences et du monde, de l’autre nos désirs, nos rêves et nos aspirations les plus hautes. La frustration que nous impose l’écart entre ce que nous sommes et l’idéal d’un nous au-delà de nous-mêmes, est la source intarissable de la mélancolie. Le mélancolique et l’acédique, l’un comme l’autre se sont perdus de vue. Le monde pour le mélancolique devient invivable, l’intériorité pour l’acédique est insupportable. Lorsque l’acédique se relève, c’est pour s’échapper vers des distractions qui lui font oublier un temps sa blessure.

une mauvaise santé spirituelle de nos jours :

Aujourd’hui, nous sommes tous condamnés à l’injonction de devoir « désirer nous réaliser pleinement et nous projeter, désirer nous diriger nous-même et être notre propre chef », et cela au risque de ne pas être exceptionnel. La dépression est l’incapacité à répondre à cette injonction. Elle est aussi la contrepartie de l’humain qui est son propre souverain.

La dépression a souvent pour causes des facteurs génétiques, des chocs affectifs, des traumatismes. Pour l’acédie, les causes diffèrent, elles sont davantage liées à l’habitude, à l’usure du temps, à la négligence de la vie spirituelle ou, à l’inverse à un perfectionnisme spirituel désincarné (l’ego spirituel), à une perte de sens et à une méconnaissance de soi.

L’une et l’autre sont différentes, mais l’une peut mener à l’autre. Les deux parfois se cumulent. Il s’agit de les reconnaître, car elles nécessitent des remèdes appropriés. Psychiatrique pour l’une, spirituel ou métaphysique pour l’autre. Aujourd’hui, la distinction entre l’acédie et la dépression ne se fait pas aisément. L’acédie est oubliée et la médicalisation de la souffrance voile souvent la racine spirituelle de la souffrance. Certaines dépressions sont sans aucun doute des acédies qui s’ignorent.

L’ennui, la mélancolie, la dépression et l’acédie ont en commun de nous faire ressentir le poids de nos limites et un sentiment de vide de nos existences ; une chute de l’âme et du corps au plus profond de notre être. Elles sont l’expression d’une perte ou d’une absence. Perte d’un absolu dans la mélancolie, absence d’un objet à investir dans l’ennui, perte du goût de la vie dans la dépression et enfin perte de l’élan métaphysique et de tout désir d’agir pour participer à son œuvre (construire sa propre narration) dans l’acédie.

Pris d’un dégoût de l’action et n’étant plus relié à rien, ni investi en quelque chose, l’acédique à le sentiment d’être livré à lui-même dans un mouvement contraire à celui de la vie. La vie est un élan vers l’avenir, un mouvement permanent vers un objet ou un but. Elle est animée par le désir. De la même manière, chaque être est animé par le désir de persévérer dans son être – tel est la définition du conatus de Spinoza. Or l’acédie brise ce conatus, cet élan de vie. Incapable d’incarner un « je » volontaire et libre, il est prisonnier en et de lui-même.

Vidée de son sens spirituel, l’acédie s’est « sécularisée ». Ce basculement tend à faire oublier qu’il s’agit d’une maladie de l’âme. Elle est rentrée dans la modernité en se médicalisant et se « psychologisant ». Elle connaît le même sort que notre société : une dé-spiritualisation ainsi qu’une psychologisation et une médicalisation. Par la psychologie, nous soignons l’esprit, par la médecine, le corps, mais nous en avons oublié l’âme et ses souffrances.

L’intériorité est le lieu de la rencontre du spirituel en nous. Nous en privant, que nous reste-t-il ? Sans âme et sans verticalité, le corps et l’esprit vont se prouver qu’ils peuvent bien se passer d’elle. Donnant sans mesure le maximum d’eux-mêmes, dans un impossible équilibre et une inévitable désharmonie, ils poussent, toujours plus loin, les limites horizontales de leurs ambitions. Sans vie intérieure (spirituelle ou philosophique) notre esprit et notre corps s’agitent, nos émotions nous envahissent, notre boussole s’emballe. 

Si l’acédie nous touche, alors, privés de notre grandeur d’âme, flirtant avec le désespoir et l’absurde, sans finalité, l’aiguille de notre boussole intérieure, au lieu de nous montrer le cap, s’agite et nous perd. Nous risquons l’errance supprimant toute direction inspirante. Tel un électron qui aurait perdu le noyau auquel il se rattache, nous avons perdu notre centre – notre vie intérieure. 

 

Sortir de ces troubles, pour une bonne santé spirituelle : 

Pour une bonne santé spirituelle, il faut se tourner vers vous, plus exactement non pas vers votre nombril, mais vers cette vie profonde qui vous habite. Et pour rencontrer cette vie profonde, nul besoin de vous transporter en d’autres temps ou d’autres lieux, plus tard ou ailleurs. Elle est là où vous êtes. Car elle circule en vous, alors même que vous n’en êtes pas à l’origine et que vous n’en êtes peut-être pas toujours conscient. Même si elle est immatérielle, cette vie profonde est aussi réelle que ne le sont les réalités sensorielles, intellectuelles ou émotionnelles.

Je ne vous invite pas à une transformation ni à une conversion radicale. Vous ne trouverez pas de technique pour atteindre la sérénité et la zénitude. Car le mode profond est accéssible dans le quotidien, sans grands changement si ce n’est celui de la focale de votre attention intérieure ; il est là, mais nous regardons parfois trop près ou trop loin. La vie profonde est de l’ordre de l’ordinaire. Elle est là, déjà inscrite au coeur de votre corps, vos émotions, votre intelligence et votre vie spirituelle. 

 

 

Vous trouverez des pistes pour sortir de l’acédie et de ce vide de sens dans cet article.