Le thérapeute comme passeur de sens : entre chamanisme et psychosynthèse

Le thérapeute comme passeur de sens : entre chamanisme et psychosynthèse

Il est des intuitions que l’humanité porte depuis ses origines, bien avant que la psychologie ne leur trouve un nom. L’une d’elles est celle-ci : pour qu’une souffrance puisse commencer à se transformer, il faut d’abord qu’elle devienne dicible. Qu’elle trouve une forme, un récit, un espace où elle cesse d’être un bruit informe pour devenir une parole, même hésitante, même imparfaite.

C’est précisément cette intuition que Claude Lévi-Strauss met en lumière dans son article fondateur « L’efficacité symbolique » en analysant une séance de guérison chamanique chez les Indiens Cuna du Panama. Ce texte court et dense pose une question qui me touche directement dans ma pratique : qu’est-ce qui guérit, au fond ? Est-ce la technique ? La théorie ? Ou bien quelque chose de plus difficile à saisir un langage partagé, une présence, un mythe suffisamment vivant pour que le corps lui-même y réponde ?

 

 

Quand le symbole précède le symptôme

Lévi-Strauss observe quelque chose de dérangeant pour notre modernité rationaliste : la malade chamanique guérit, non parce qu’on lui a expliqué la cause objective de sa douleur, mais parce que le chaman lui a fourni un langage. Un langage dans lequel des états jusqu’alors informulés peuvent soudain s’ordonner, se reconnaître, se traverser.

« Le chaman fournit à sa malade un langage, dans lequel peuvent s’exprimer immédiatement des états informulés, et autrement informulables. »

Ce passage me semble d’une modernité saisissante. Il résonne avec ce que nous savons aujourd’hui des mécanismes du trauma, de la dissociation, de ces expériences qui restent enkystées dans le corps, non parce qu’elles sont trop profondes, mais parce qu’elles n’ont pas encore trouvé de forme narrative pour se déposer.

Tobie Nathan, dans La folie des autres. Traité d’ethnopsychiatrie clinique, prolonge cette réflexion en rappelant un point souvent négligé : quand un patient et un thérapeute partagent la même culture, ils partagent aussi, sans même s’en apercevoir, les mêmes présupposés sur ce qui guérit. Le patient sait, avant même d’entrer dans le cabinet, à quel type de récit il va être invité. Cette connivence tacite est elle-même thérapeutique. Elle crée ce que j’appellerais volontiers un sol commun, un terrain de confiance sur lequel la rencontre peut avoir lieu.

 

Exemple de lien entre psychanalyse et chamanisme : 

 

 

Ce que le chamanisme nous apprend encore

Les chercheurs qui se sont penchés sur le chamanisme, Mircea Eliade pour sa dimension empirique et corporelle, Michael Harner pour la restauration des forces intérieures, Stephen Larsen pour le lien entre imagination mythique et conscience ordinaire, Ralph Metzner pour la transformation de soi, convergent vers une même idée centrale : le chamanisme n’est pas une superstition primitive. C’est une méthodologie de la cohérence intérieure.

Ce que le chaman restaure, ce n’est pas seulement la santé du corps. C’est le lien : lien à soi, lien à l’autre, lien à l’environnement, lien à un sens du monde suffisamment cohérent pour qu’on puisse y habiter sans se perdre. Or, n’est-ce pas précisément cela que nous cherchons, dans les approches contemporaines de l’accompagnement psychique ?

 

 

Une filiation inattendue avec ma pratique

La psychosynthèse a toujours posé que la psyché humaine ne se réduit pas à ses blessures. Elle contient aussi une direction, une aspiration vers plus de cohérence, plus d’intégration. En cela, elle s’inscrit pleinement dans cette lignée chamanique : non pas réparer ce qui est cassé, mais réveiller ce qui cherche à vivre.

L’approche narrative fait elle aussi écho à Lévi-Strauss : ce qui maintient la souffrance, c’est souvent une histoire unique et étouffante que le patient s’est racontée sur lui-même. Le travail consiste à l’épaissir, à l’ouvrir, à y retrouver des personnages oubliés des moments de résistance, des valeurs enfouies. En d’autres termes : rendre pensable ce qui était subi.

La thérapie des schémas quant à elle, nomme ces modes intérieurs l’enfant blessé, le parent punitif, l’adulte sain, avec une précision qui rappelle, toutes proportions gardées, les esprits et contre-esprits du monde chamanique. Non pas qu’il faille confondre les deux. Mais dans les deux cas, on travaille avec des entités psychiques personnifiées, des figures intérieures dont la reconnaissance et le dialogue permettent une transformation que la seule explication rationnelle ne suffit pas à produire.

L’IFS (Internal Family Systems) pousse cette logique encore plus loin : chaque partie de nous-même mérite d’être entendue, aucune n’est fondamentalement mauvaise, et c’est le Soi, cette présence intérieure stable, curieuse, bienveillante, qui peut devenir le véritable passeur entre ces figures. Une figure qui n’est pas sans rappeler, dans sa fonction, le chaman lui-même.

 

 

Le thérapeute : ni chaman, ni simple technicien

Lévi-Strauss distingue avec finesse les deux grandes voies du soin psychique :

« Dans un cas, c’est un mythe individuel que le malade construit à l’aide d’éléments tirés de son passé ; dans l’autre, c’est un mythe social que le malade reçoit de l’extérieur. »

Le psychanalyste écoute, pendant que le chaman parle. L’un aide à construire un récit depuis le dedans ; l’autre offre un cadre depuis le dehors. Ce ne sont pas deux opposés, mais deux pôles d’un même mouvement.

Dans ma pratique, je me situe quelque part entre ces deux postures, ni tout à fait silencieux, ni tout à fait prescripteur. J’apporte des outils, des cadres, des images parfois. Mais c’est toujours la personne qui est l’auteur de sa propre transformation. Je suis, si l’on veut, moins un chaman qu’un compagnon de chemin, celui qui marche à côté, qui éclaire parfois le sentier d’une lanterne, mais qui ne porte pas l’autre à sa place. C’est ce que penseurs comme Miguel Benasayag ou Jean-Philippe Pierron appellent une présence en soin : non pas une maîtrise technique exercée sur un patient-objet, mais une rencontre avec toute la vulnérabilité et la responsabilité que ce mot implique.

 

 

Réenchanter le soin sans naïveté

Il ne s’agit pas ici de regretter un monde perdu, ni de projeter sur le chamanisme une nostalgie mal placée. Il s’agit plutôt d’entendre ce que ces pratiques nous disent : que la guérison n’est pas seulement affaire de technique, mais affaire de sens partagé, de présence incarnée, et d’un langage qui rende le réel habitable. C’est cela, au fond, que je cherche à offrir dans mon cabinet : un espace où la souffrance peut trouver des mots, où le chaos intérieur peut commencer à s’ordonner non pas selon un modèle imposé de l’extérieur, mais selon la logique propre de chaque personne.

Les histoires sont des maisons où l’on peut entrer. Parfois, ce que le thérapeute construit avec son patient, c’est simplement cela : une maison assez solide pour qu’on puisse enfin s’y reposer et assez ouverte pour qu’on puisse en repartir, transformé.

 

Si ces questions vous touchent, si vous sentez que quelque chose en vous cherche à être entendu, nommé, compris, vous pouvez prendre contact.

 

 

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