La crise écologique que nous traversons aujourd’hui ne concerne pas seulement les écosystèmes. Elle interroge plus profondément notre manière d’habiter le monde et d’entrer en relation avec ce qui est autre que nous. Dans le même mouvement, une autre forme de crise se manifeste, plus silencieuse, plus intime : celle de l’anxiété. Elle traverse les existences comme un fil invisible, faite de tensions diffuses, d’inquiétudes sans objet clair, d’une fatigue du lien difficile à nommer. Et si ces deux dimensions écologique et psychique n’étaient pas étrangères l’une à l’autre ?
Peut-être témoignent-elles, chacune à leur manière, d’un même désajustement : une difficulté à trouver notre place dans un monde devenu à la fois instable, accéléré et parfois désincarné.
🌍 Qu’est-ce que la nature, et quel lien entretenons-nous avec elle ?
Le mot « nature » vient du latin natura, issu du verbe nascor : naître, émerger, venir au monde. La nature désigne ainsi moins un décor qu’un processus vivant : un mouvement continu d’apparition, de transformation et de disparition.
Comme le propose Andy Fisher en écopsychologie, le monde naturel peut être compris comme un ensemble d’événements vivants en interaction permanente. Les écosystèmes s’auto-organisent, se régulent, se transforment. Ils ne sont pas figés : ils vivent.
La pensée systémique permet d’éclairer cette dynamique. Un système est un ensemble d’éléments en interaction, qui s’ajustent continuellement. Edgar Morin parle à ce sujet de dialogique : une cohabitation entre ordre et désordre, stabilité et transformation.
Autrement dit, la nature n’est pas un mécanisme à maîtriser. Elle est un tissu vivant de relations, qui excède notre volonté de contrôle.
🌿 La nature : ce qui résiste… et ce qui nous rencontre
Pour Robert Hainard, la nature est ce que l’être humain n’a pas fabriqué. François Terrasson la décrit comme « ce qui résiste à la volonté humaine ».
Elle se manifeste dans :
- l’herbe qui traverse le bitume
- les cycles imprévisibles du climat
- le retour du sauvage là où on ne l’attendait plus
Elle nous rappelle une limite essentielle : tout ne dépend pas de nous. Mais cette altérité n’est pas seulement extérieure. Elle est aussi intérieure. Nos émotions, nos élans, nos contradictions participent de cette même nature vivante. Ainsi, rencontrer la nature, c’est aussi parfois se rencontrer autrement.
🌍 L’anxiété : une réponse du vivant plus qu’un dysfonctionnement
Dans ce contexte, l’anxiété peut être comprise autrement. Non plus uniquement comme un trouble à faire taire, mais comme une tentative d’ajustement du corps-esprit face à un monde perçu comme incertain, fragmenté ou exigeant.
Les approches contemporaines (thérapie des schémas, IFS, approches narratives) invitent à ne pas figer l’anxiété dans une identité. Elles proposent plutôt de la considérer comme un langage : celui de différentes parts de nous qui cherchent à protéger, alerter ou s’adapter.
Il ne s’agit alors plus de supprimer l’anxiété, mais de transformer la relation que nous entretenons avec elle. Ce déplacement est essentiel : il redonne du mouvement là où l’expérience semblait bloquée.
🌍 Une crise du lien
Les analyses de Miguel Benasayag ou Byung-Chul Han mettent en lumière des sociétés marquées par l’accélération, la performance et une forme de désaffiliation. L’individu est sommé d’être autonome, efficace, adaptable parfois au prix d’un appauvrissement du lien.
Dans ce contexte, l’anxiété peut apparaître comme le signe d’une tension entre :
- les exigences du système
- les besoins fondamentaux du vivant : rythme, appartenance, sens
Des recherches internationales montrent d’ailleurs que la connexion à la nature est souvent plus faible dans les sociétés les plus urbanisées.
Plusieurs facteurs y contribuent :
- la raréfaction des espaces naturels
- des logiques centrées sur la productivité
- une perte de sens dans le rapport au vivant
- une médiation technologique qui remplace l’expérience directe
Ce que vivent les personnes dans leur anxiété résonne ainsi avec des dynamiques collectives plus larges.
🌿 La nature comme espace de réaccordage
Certaines expériences viennent réintroduire du lien. La nature, lorsqu’elle est réellement vécue, peut devenir un espace de régulation psychique. Les travaux de Kaplan & Kaplan évoquent la « fascination douce » : une manière d’être capté sans être envahi. L’attention se repose, le système nerveux se régule.
Mais au-delà des mécanismes cognitifs, il y a une expérience plus subtile : celle de retrouver une place dans un ensemble plus vaste. Une étude récente (People and Nature, 2025) souligne d’ailleurs que ce n’est pas seulement la présence de nature qui compte, mais la qualité du lien que nous tissons avec elle. Observer, ressentir, appartenir : ce sont ces dimensions qui transforment.
🌍 La relation : un espace vivant
La relation à l’autre, humain ou non humain, ne se décrète pas. Elle se construit. François Jullien parle de l’« écart » : cet espace entre soi et l’autre, ni fusion ni séparation, où chacun peut apparaître dans sa singularité.
C’est dans cet entre-deux que quelque chose peut advenir :
- une remise en question
- une ouverture
- une transformation
La rencontre nous déplace. Elle introduit une distance entre ce que nous pensions être et ce que nous découvrons. Encore faut-il pouvoir ressentir ce qui se passe.
🌿 Retrouver une sensibilité au vivant
Lorsque notre sensibilité est coupée ou saturée, le lien devient difficile. La crise écologique comme l’anxiété peuvent alors être comprises comme des signaux d’un appauvrissement de cette capacité à sentir.
Retrouver une écologie intérieure suppose de réapprendre à :
- écouter ses ressentis
- habiter son corps
- percevoir les rythmes du monde
- reconnaître notre interdépendance avec le vivant
Ce travail est à la fois intime et relationnel.
🌍 Restaurer des espaces de reliance
Les approches qui articulent nature, groupe et accompagnement psychique ouvrent des perspectives fécondes. Elles permettent de travailler simultanément :
- la relation à soi
- la relation aux autres
- la relation au monde
Elles montrent que les transformations durables ne viennent pas uniquement d’un travail intrapsychique, mais d’un réancrage dans des relations vivantes.
En guise d’ouverture
Et si, derrière l’anxiété, il y avait parfois une tentative du vivant de se rappeler à nous ? Non pas pour nous fragiliser, mais pour nous inviter à réajuster. Revenir au corps. Retrouver les autres. Réapprendre à faire partie du monde, plutôt que de lui résister.
Parfois pourtant, malgré les prises de conscience, quelque chose persiste. Les tensions reviennent, les pensées s’entrelacent, comme si une part de nous cherchait encore à être entendue autrement.
Dans ces moments-là, la psychothérapie peut devenir un espace particulier. Un lieu pour déposer, explorer, relier. Non pas pour corriger ce qui serait défaillant, mais pour accompagner un mouvement : celui d’une reconnexion plus fine à soi, aux autres et au monde. Un espace où ce qui semblait confus peut peu à peu trouver forme, sens et direction.
Si ces mots résonnent avec votre expérience, il est possible de s’offrir ce temps. Comme une manière d’entrer en relation avec ce qui, en vous, cherche à vivre autrement.
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