Repenser notre lien avec la nature et l’altérité

Repenser notre lien avec la nature et l’altérité

Avant d’examiner ce qui permet la reliance ou, au contraire ce qui l’entrave, revenons d’abord sur le sens du mot « nature ».

D’un point de vue étymologique, il vient du latin natura, issu du verbe nascor qui signifie « naître, provenir ». Ainsi, comme l’écrit Andy Fisher, « le monde naturel est fondamentalement un champ de phénomènes ou d’appartions émergeant-et-passant, une myriade d’évènement interactionnels se-déployant-et-mourant. » En permanence, les écosystèmes s’autocréent et s’autorégulent pour se maintenir et se reproduire. Ils ont leur logique propre. Aussi, pour aborder la relation Homme-Nature, nous est-il, nécessaire de revenir aux principes de la systémique. Pour mémoire, un système se définit comme « un ensemble d’éléments en interaction dynamique, organisés en fonction de but. On le qualifie de « complexe » (par référence au latin complexus qui signifie « ce qui est tissé ensemble ») quand, pour se reproduire, se maintenir et se relier, les éléments qui le composent se rééquilibre et se réajuste continuellement par des processus de rétroaction. Alors même qu’il reste ouvert à son environnement, car il dépend de lui, et que ses sous-systèmes ont une relative autonomie, le système a besoin de cette capacité d’auto-organisation pour assurer sa permanence. La présence en son sein de logiques différentes nécessite qu’il articule de façon dialogique ordre et désordre en son sein. (la dialogique, concept élaborer par Edgar Morin, signifie que deux principes en dualité peuvent faire partie du même ensemble sans que leur différence ne se perde dans le tout.

Ainsi, que l’on se tourne vers l’étymologie du mot ou vers les sciences systémiques, la « nature » rend compte de processus qui sont hors de notre contrôle. Elle « est essentiellement ce que l’humain n’a pas fait », déclarait Robert Hainard. Et, pour en parler, François Terrasson, avait cette expression : « ce qui résiste à la volonté de l’humain ». La nature, c’est l »herbe qui transperce le bitume, les limaces qui envahissent le potager à la première pluie, les renards qui maraudent dans les villes endormies, les incendies de plus en plus puissants et dévastateurs sous l’effet du réchauffement climatique, un virus aux mutations imprévisibles qui affecte en quelques mois l’ensemble de la planète…

La nature, c’est l’altérité à l’état pur qui, en tant que processus vivant, échappe à la maîtrise humaine. Elle est ce que nous rencontrons à l’extérieur de nous, tout autant que ce que nous rencontrons à l’intérieur : notre nature profonde. Elle est l’autre, avec lequel nous interagissons constamment, qui fait évoluer notre être jour après jour en nous empêchant de nous enfermer sur nous-mêmes, en s’opposant au monde clos que nous pouvons à tout moment édifier.

 

Là où nous en sommes sur le plan collectif, une question se pose : quelle sont les conditions pour que vive le lien d’altérité, pour que cette nature « autre » soit mieux respectée, soit mieux considérée ?

Que signifie vivre en lien ?

Aujourd’hui, l’urgence écologique convoque la communauté humaine à s’interroger sur son mépris des liens. Pour relever ce formidable défi, il est devenu impératif de comprendre les conditions qui soutiennent l’accès à l’altérité chez le sujet et celles qui, au contraire, le barrent. Autrement dit, il est indispensable de saisir ce qui favorise en chacun de nous la considération de l’autre et ce qui lui nuit. Comment en effet vouloir restaurer le rapport Humain-Nature si l’on ne sait pas comment la personne se développe en tant qu’être en relation ?

Penser le lien Humain-Nature exige de penser l’altérité. Or l’altérité ne se décrète pas. Comme l’écrit le philosophe François Jullien, elle « se construit ». C’est grâce à l’écart que se produit l’entre de la relation (l’intersubjectivité) : un lieu en creux qui permet à l’autre d’émerger face à soi, et réciproquement. En assurant une distance entre les deux partenaires, l’écart ouvre un espace pour leur rencontre, une zone de mise en tension, à la fois dérangeante et féconde. Le travail qu’il engage est à faire pour chacun à l’intérieur de lui-même, étant donné que l’écart est aussi de soi à soi, de la part superficielle à la réalité intime.

(un article ici en lien sur la question de cet écart à trouver en soi )

Parce que je suis en contact avec autrui, que je me confronte à sa façon d’être et d’agir singulière, je suis susceptible d’être ébranlé dans mes fondements, mes croyances, mes valeurs. La rencontre fait surgir en moi du nouveau, inenvisageable jusque-là, de l’inouï. Me voilà convoqué à un changement ! Une distance apparaît entre ce que je croyais être et ce qui surgit maintenant en moi-même sous l’impact de l’évènement : une autre manière de voir les choses, des savoirs insoupçonnés, des façons de faire différentes, des aspirations originales…

Cet écart, nous rappelle que nous appartenons à « un monde commun, intersubjectif, que nous vivons dans un état de participation avec les êtres et les choses, état qui nous lie de façon sensitive à eux. Entre notre ici et leur là-bas, cet écart irréductible ne peut être ni la fusion ni la disjonction, mais un espace de tension, source de la puissance du « monde vécu ». La conscience émerge chez le sujet dans l’entre. La compréhension des situations naît des ressentis que la rencontre produit en lui. Encore faut-il qu’il soit en capacité d’écouter ce qui se passe au-dedans. Encore faut-il que ne sot pas barré l’accès à son être charnel.

(un article ici sur le lien entre notre rapport à l’altérité et notre “deuil originaire”) 

 

Source : 

Marie Roman est médecin psychiatre. Elle s’est consacrée à la pratique de la psychothérapie et de la psychanalyse.

Patrick Guérin est psychologue. Il a choisi d’être formateur pour permettre aux salariés de développer leur autonomie systémique pour accompagner selon les principes du vivant.

Depuis plus de dix ans, tous deux travaillent sur l’écopsychologie et ils ont notamment participé à l’élaboration du site eco-psychologie.com.