L’écopsychologie : un nouveau rapport à la nature

L’écopsychologie : ce mode de pensée vu aussi comme une prise de conscience, pourrait apporter une réponse au mal être de notre société qui résonne comme un écho à la crise écologique. Les psychothérapeutes adaptent le patient à une société déstabilisante, ils soignent les symptômes et pas la cause du mal. L’écopsychologie explique que notre rupture avec la Terre est la source profonde de notre malaise social.

L’homme civilisé se laisse facilement convaincre de fonder la conduite de sa vie tout entière sur la conscience, et de combattre ou d’ignorer l’inconscient comme facteur hostile, voire négligeable. Mais ce faisant, il encourt le risque de perdre tout contact avec son univers instinctif, risque aggravé fortement encore par une existence citadine, dans un milieu qui ne semble plus dépendre que de facteurs humains. C’est sur cette perte de l’instinct, devenue déjà dans une grande mesure effective, que repose la pathologie de la civilisation actuelle. C. G. Jung (La vie symbolique)

 

La notion d’écopsychologie est attribuée à Theodore Roszack dans son livre « the Voice of the Earth. An Exploration of Ecopsychology » (1992). Il a lancé cette idée avec l’espoir que les relations environnementales deviendraient une composante de chaque orientation thérapeutique, au même titre que les relations familiales. La nature est en effet une forme de famille élargie dont nous sommes membres. L’expression « toile de la vie » est parlante : tout est en interrelation est obéit à des dynamiques de réseaux. L’enjeu est de sortir du double dualisme nature/humain et extérieur/intérieur pour développer une conscience de l’unité du réel. Les humains ne sont pas au-dehors de la nature.

« Défini par le mot grec oïkos (maison terre), psyché (l’âme humaine) et logos (le discours), l’écopsychologie veut changer le regard que nous portons sur la nature et nous conduire à ne plus la percevoir uniquement comme un stock de ressources mais aussi comme une âme » nous explique Michel Maxime Egger. Déjà le psychiatre et psychanalyste suisse Carl Gustav Jung (1875-1961) faisait le constat « qu’à mesure que la connaissance scientifique progressait, le monde s’est déshumanisé. L’homme se sent isolé dans le cosmos, car il n’est plus engagé dans la nature et a perdu sa participation affective inconsciente, avec ses phénomènes. »

  La psychologie a très peu intégré la nature dans sa théorie et dans sa pratique. Comme si un environnement dégradé n’affectait pas la santé mentale de celles et ceux qui y vivent. Comme si, à l’inverse, des troubles psychiques ne se répercutaient pas sur l’environnement naturel. Si les patients traitaient les autres humains comme ils traitent la Terre, les thérapeutes prendraient ces comportements comme la preuve d’une sérieuse pathologie ; ils seraient même légalement obligés d’en informer les autorités. Or aucune catégorie du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) publié par l’Association américaine de psychiatrie ne prend en compte la relation de l’humain avec la Terre. L’approche se focalise sur la souffrance personnelle sans la resituer dans le contexte global. La psychothérapie dominante est le miroir de la culture occidental urbaine où elle est née. Elle promeut une conception atomisée de la personne qui n’est pas étrangère à la crise systémique que nous vivons. Comme si les êtres et les forces avec lesquelles nous partageons l’espace planétaire n’étaient pas partie intégrante de notre identité.

Joanna Macy exprimait sa colère face à la destruction des forêts vierges. Une psychothérapeute lui dit que les bulldozers représentaient sa libido et que sa souffrance venait de la peur de sa propre sexualité ! Mary-Jayne Rust avait l’impression d’être une thérapeute sur le Titanic : « Nous faisions peut-être du bon travail dans le cabinet, mais personne ne mentionnait que le bateau était en train de couler. » Que signifie « aller bien » dans un système que l’on peut considérer comme globalement pathologique ?

« Des travaux ont ainsi montré que des salariés dont la fenêtre donne sur des arbres et des fleurs estiment leur travail moins stressant que ceux qui ont une vue sur des constructions urbaines », précise Nicolas Guéguen, professeur en sciences du comportement à l’université Bretagne-Sud et auteur avec Sébastien Meineri de Pourquoi la nature nous fait du bien.

Souvent les psychothérapeutes adaptent le patient à une société déstabilisante, ils soignent les symptômes et pas la cause du mal. Les écopsychologues estiment de leur côté que notre rupture avec la Terre est la source profonde de notre malaise social.

Selon certains théoriciens américains, le besoin de se ressourcer dans la nature serait inscrit au plus profond de nous et nous permettrait de renouer inconsciemment avec des images de notre univers primitif. La psychanalyste Marie Romanens, auteure avec le psychologue Patrick Guérin de Pour une écologie intérieure (éd. Payot, 2010), insiste sur ce désir de nature qui nous reconnecte avec la part de « sauvage » qui est en nous. « Il nous renvoie aux parties les plus pulsionnelles et indomptées de notre personnalité, explique-t-elle. C’est l’élan vital qui échappe à notre contrôle… Une sorte d’énergie à l’état pur, sur laquelle il nous faut nous appuyer sans nous laisser déborder. »

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik estime, lui, que « les citadins ont besoin de débrayer en marchant dans la nature et de retrouver les traces de leur cerveau archaïque. Mais s’ils vivaient en permanence en pleine nature, ils viendraient sûrement se calmer en ville ». Le simple fait d’avoir une vue sur la nature aurait le pouvoir de dynamiser notre mental, notamment quand on est concentré sur une tâche fatigante.

Le psychothérapeute Fisher explique que le projet transdisciplinaires de l’écopsychologie comprendrait quatre axes interconnectés:
  •  un axe philosophique : dépasser les dualismes : nature/culture; corps/esprit; raison/émotion …
  •  un axe psychologique : passer du moi égocentré au soi éco-centré
  • un axe critique : déconstruire les systèmes socio-politiques aliénants, basés sur le culte de l’égo et de la consommation
  •  un axe pratique : développer des pratiques de reliance,  régénératrice, des écothérapies etc..

 

L’écopsychologie veut donc replacer l’homme à sa juste place. Car en Occident, il est vu comme au centre de tout, c’est à dire hors de la nature, voire au-dessus. « L’homme est hors-sol » résume Michel Maxime Egger. Il faut donc le re-situer (et nous re-situer) comme un élément dans ce tout cosmique dont il fait partie intégrante mais dont il n’est qu’un élément parmi d’autres.

l’écopsychologie s’adresse à tous les êtres humains qui souffrent de déconnexion avec la nature, parfois sans le savoir. Beaucoup d’entre nous subissons le bruit des villes, la pollution qui étouffe et rend malade, l’espace restreint d’appartements trop petits et sans lumière, les attroupements humains. Quand nous marchons au milieu d’une forêt, que nous retrouvons le rythme naturel de nos pas, un sommeil profond sans stimulations des lampadaires et des écrans, le contact des rayons de soleil sur la peau, un horizon dégagé et mille autres choses, alors nous ressentons pour la plupart un profond bien-être. Voire un apaisement. Le souffle reprend, l’esprit devient plus clair, les parasites et les questions qui assaillent notre mental se font moins présentes.

L’écopsychologie s’intéresse aussi aux comportements humains dans leur rapport à la transition écologique: il s’agit de comprendre ce qui aide la psyché humaine, ou au contraire quels mécanismes psychologiques freinent cette transition. Par exemple en analysant les ressorts du consumérisme, qui fait passer des besoins non nécessaires pour des besoins nécessaires et joue sur cette dépendance.

La solution à la crise écologique se trouverait-elle autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nous ? Un lien vital, pas seulement physique mais aussi psychique, nous relie à la nature. Mais comment renouer ce lien, mis à mal par la vie moderne ? Telles sont les questions que tente de résoudre l’écopsychologie, un courant de pensée en plein essor outre-Atlantique, regroupant scientifiques, médecins, psychologues, sociologues et philosophes. Les écopsychologues constituent une mouvance – plutôt qu’une science ou une nouvelle discipline de la psychologie – qui se veut socio-critique. L’objectif de l’écopsychologie est de restaurer les liens entre l’individu et la nature.

A l’image de certaines traditions, nous sommes donc aujourd’hui invités à écouter la nature et à nous reconnecter à elle pour simplement sentir notre interdépendance. Cette démarche passe par l’intériorité car il faut aussi se mettre dans un état d’écoute et de disponibilité comparable à la prière ou la méditation afin d’avoir accès à une dimension spirituelle.

Le constat est tout simple : comme  l’homme contemporain peut vivre plusieurs semaines sans avoir aucun contact avec la nature (toucher un arbre, regarder la lune, voir un animal sauvage), il est amené à se sentir déconnecté de la Terre et à ressentir une forme de traumatisme qui se traduira par de l’anxiété voir de l’angoisse, de la tension, voire des addictions. Des pistes sont donc aujourd’hui proposées comme « le travail qui relie » de Joanna Macy (née en 1929), pour retrouver cette « interdépendance avec la nature… »

Aujourd’hui, l’Institut d’Ecopsychologie, fondé par Th. Roszac et hébergé par l’Université de Californie Ecopsychology On-Line, définit l’écopsychologie par les principes suivants :

  • La synthèse qui émerge entre écologie et psychologie
  • L’intégration intelligente des perspectives écologiques dans la pratique de la psychothérapie
  • L’étude de nos liens émotionnels avec la Terre
  • La recherche de critères (ou normes) de santé mentale intégrant la dimension environnementale
  • La redéfinition de la santé en prenant en compte la planète dans sa totalité

 

L’enjeu est, par un travail de conscience, de déconstruire le « faux moi » conditionné par la technologie et la consommation, de dévoiler le formatage par la publicité, le marché et les pressions sociales. Au moi égocentré, séparant et individuel qui a conditionné la culture dominante en occident, les écopsychologues substituent un « moi écologique », écocentré, reliant et transpersonnel. Le soleil ne brille pas sur nous, mais en nous. Les rivières ne coulent pas sur nous, mais à travers nous. Certains parlent des bois comme de leur « église ». Poser des questions est une composante essentielle du processus de prise de conscience. Des aspects personnels pourront être approfondis avec le patient au cours de la thérapie : Peut-il raconter une expérience positive vécue dans la nature ? A-t-il au contraire des souvenirs négatifs ? Va-t-il marcher, camper ou nager ? Que ressent-il ? La nature est-elle pour lui un espace de loisir ou une présence ? Passe-t-il la majeure partie de son temps dedans ou dehors, dans la lumière naturelle ou artificielle, assis ou en mouvement ? Nous sommes à la fois la victime et l’agresseur. Nous sommes la cause et nous sommes la solution.

quelques attitudes faciles à adopter  :

  • Etre dans la nature, que ce soit un parc, un square, un jardin urbain quand on est en ville
  • Se mettre dans une attitude de réceptivité et d’écoute (pieds nus sur la terre par exemple, en verticalité pour sentir la connexion entre la terre et le ciel)
  • Se mettre en attitude de réceptivité dans tous les sens (odeur, ouïe)
  • Oser entrer dans un nouvel imaginaire, une nouvelle vision du monde où l’être humain ne se voit plus comme extérieur : parler aux plantes, caresser les troncs d’arbres.
  • Se demander quelle est sa place dans le monde et que puis-je faire pour qu’adviennent des relations plus justes avec la nature ?

 

Il faut repenser l’éducation et aller au-delà de l’écologie durable, revoir la nature comme un milieu à vivre. Il s’agit de nous transformer nous-même et de tisser nous-même de nouvelles relations avec la nature : nous promener dans le même parc, revenir au même endroit, regarder les plantes changer, dire « merci » pour quelque chose. Il faut offrir à la terre ces moments de reconnexion.

« La psychologie a besoin de l’écologie pour élargir au monde non humain sa compréhension de la psyché humaine, saisir les liens mutuels qui peuvent exister entre les maladies de l’âme et les maux de la planète… Un habitat naturel dégradé a aussi un effet négatif sur la psyché et le comportement. »

Michel-Maxime Egger